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21/10/2018 – Mon autobiographie, commencée il y a six mois, est au point mort. Pas moyen de me souvenir de ma naissance.
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Insensible à la destinée des hommes qui n’ont d’autre ambition que le repos, le moustique.
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On lut le testament chez le notaire ; sans aucune surprise le vieux s’était montré sage, juste comme toujours, et équitable. Ne manquaient que les dispositions concernant le partage de ses hémorroïdes, de son insuffisance rénale et ses acouphènes.

20/10/2018 – Tous les trois jours la sentence tombait : privé de télévision. On en venait à se demander si le gamin était fabuleusement maladroit ou s’il avait une dent contre les vases en particulier – il en brisait tant ! Mais quand de guerre lasse on décida de ne pas remplacer le dernier vase brisé, c’est la télévision qu’on retrouva par terre, avec l’écran éventré.
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Taxi ! Suivez ce courant d’air parfumé !
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Jusqu’à quel âge a-t-on droit à la petite souris ? Je veux dire, il n’y a pas de petit profit et plutôt que de dépenser des fortunes chez le dentiste, les vieux pourraient gagner quelques piécettes à laisser leur sourire béer.

19/10/2018 – J’attends sur mon vélo que le feu passe au vert, peut-être un peu avancé sur la chaussée, je le concède. Arrive alors un énorme 4×4 noir, aux vitres teintées, de ceux qui consomment vingt litres au cent et sont conduits par des petites frappes du crime organisé. On l’entend aboyer de loin, visiblement le conducteur se sent au-dessus du code de la route. On pense au mot chauffard. Et il accélère encore, un forcené échappé du bagne ne serait pas plus pressé d’aller vite. Après être passé au orange – un orange gourmand, ma foi, et fort teinté de rouge –, coup de frein atrabilaire, le monstre de métal et de pétrole s’arrête là, à un cheveu de ma roue avant. Cigarette à la bouche, le conducteur ouvre la fenêtre ; à travers le nuage de fumée j’aperçois deux enfants à l’arrière. Par trois fois il fait rugir son moteur, manière sans doute de m’intimider, et de noircir un peu plus l’air de la ville. Et je l’ai dit, je suis peut-être un peu avancé sur la chaussée. Mais me faire la morale, à moi ?
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Néanmoins je pense que les aveugles se font une idée assez précise de ce à quoi ressemblent Donald Trump et Vladimir Poutine. Ils ne sont pas sourds.
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Il y a des villes aux rues étroites, sans trottoirs, qui vous donnent l’impression d’avoir été peu visionnaires, de n’avoir pas envisagé l’automobile dès le Moyen-Âge, encore moins le bus ou le tram. Et d’autres qui, dans la même configuration, et pour les mêmes raisons, s’imposent à vous comme particulièrement en avance, dans la prescience des temps où le pétrole se fera rare.

18/10/2018 – Aussi immatures qu’il y a trente ans, après la petite souris, le père Noël et les cloches de Pâques, ils croient toujours en Emmanuel Macron.
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Elle revenait vers moi, restait un peu, je l’embrassais. Puis elle me quittait de nouveau, et de nouveau, et de nouveau, jouant à ce petit jeu d’allers et retours incessants, et au fond il était évident qu’elle en aurait embrassé d’autres si l’occasion s’était présentée. Aussi décidai-je de l’oublier pour de bon. Du reste, je partageais trop peu de valeurs avec cette fourchette pour que ça dure.
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Or, il ne faut jamais oublier que la race humaine, parangon de l’évolution, est celle-là même qui après avoir jeté Mozart dans une fosse commune a défilé sur les Champs-Élysées à la mort de Johnny Hallyday.

17/10/2018 – La première dimension du voyage est verticale. À son arrivée, le touriste marche le nez en l’air pour découvrir la ville. Il la juge à la hauteur de ses clochers, de ses temples, à la richesse de ses façades. Jusque sur les menus des restaurants, les plats semblent les briques qui échafaudent culture et civilisation. Mais vite rassasié de ces monuments érigés à la gloire virile des hommes, il est tenté de regarder plus haut encore, d’apprécier la couleur du ciel sur la ville, la forme des nuages. Fascinants ciel, nuages d’ailleurs.
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Domptée la verticale des vieilles pierres, et contraint à l’humilité par le torticolis naissant, le touriste se prend à explorer l’horizontale. Déguster la ville dans la démarche des passants, étudier le tour de poitrine des femmes, les hanches des jeunes mères. Certes, les villes au fond sont toutes un peu les mêmes, mais les femmes. Belles, désirables femmes d’ailleurs.
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Vertiges et horizons appartiennent au voyageur. L’espace est avalé et digéré. Ne reste que la dernière dimension ; celle-là lui échappe encore, lui échappera toujours. La montre d’ailleurs se montre catégorique, il est l’heure de quitter cet ailleurs. En tout état de cause, le touriste en revient toujours à ses propres cailloux.

16/10/2018 – Cesse donc de pleurer ; t’est-il seulement venu à l’esprit que si tu l’as perdu, c’est sans doute que ce n’était pas l’amour de ta vie ?
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Pour éviter l’embonpoint des Alsaciens, des Gascons, des Nordistes, des Savoyards, etc., j’ai adopté un régime alimentaire équilibré et varié : choucroute le lundi, garbure le mardi, welsh frites le mercredi, raclette le jeudi, etc., etc. La gastronomie française ne me prendra pas à son piège.
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Oui, d’accord, la fonte de la banquise, les ouragans et les tremblements de terre, d’accord, les sécheresses, d’accord, l’air irrespirable, mais quand même : je crois que mon mari commence à perdre ses cheveux.

15/10/2018 – En d’autres termes, depuis le temps que nous enfouissons nos morts, nous bâtissons nos villes sur des charniers.
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Considérons le claustrophobe, ses tremblements de panique dans les ascenseurs, son anxiété dans le métro, les crises d’angoisse et de suffocation. Ou le musophobe, qui crie et saute et monte littéralement sur une chaise à la vue de la moindre souris. Toutes peurs irrationnelles, incontrôlables. Dès lors, le xénophobe et l’homophobe apparaissent comme une belle mystification de langage : les voit-on hurler de terreur devant l’Arabe, le Juif, s’évanouir quand ils aperçoivent un homosexuel ? Le suffixe miso- (retrouvé dans misanthrope, misandre, misogyne, etc.) ne serait-il pas davantage adapté à cette haine froide, calculée, consciente, volontaire, active ?
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Si l’homme est un animal doué de raison, alors je m’estimerai heureux si, à la fin de ma vie, je peux dire que j’en ai connu un ou deux.

14/10/2018 – Henri IV, s’il avait mesuré vingt centimètres de moins, au lieu d’un cheval blanc aurait peut-être monté un mulet gris. L’histoire tient à bien peu de choses.
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Je persiste à croire que les gens trouveraient mon humour autrement plus savoureux, et ma compagnie plus délicate, si j’étais millionnaire.
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La démocratie pourrait peut-être trouver un second souffle si nos politiciens, plutôt que de camper sur leurs éternels clivages de gauche, du centre, de droite ou des extrêmes, abandonnant leur superficialité caractéristique, prenaient assez de hauteur pour se repenser en profondeur.

13/10/2018 – Allergique au gluten ? me répond-il. Non, je ne crois pas que ce soit ça. D’autant que je ne mange jamais de pain, à part mon sandwich à midi.
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Rêveur de tempérament, il m’arrive de douter : ai-je même jamais dormi de ma vie ?
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Fumer pique, était-il écrit sur le paquet de cigarettes. Intrigué, il ouvrit. Et en effet, à l’intérieur, le scorpion.

12/10/2018 – C’est une vieille photo de moi, vers six ans, avec ma petite sœur, depuis laquelle je me dévisage par-delà le temps d’un air de dire Tu as changé. Et ma sœur, accusatrice, Oui, c’est vrai, tu n’aimais pas les épinards, avant, ni le chou-fleur.
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Alzheimer ! s’écria-t-il avec joie – enfin il n’aurait plus besoin de boire.
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Quelle subtilité, quelle espièglerie que cette langue française où les plus parfaits antonymes peuvent aussi être les plus proches synonymes. Et je pense là aux mots vivant et mourant.

11/10/2018 – Comme tous les ans, j’espérais faire un peu d’économies en ressortant cette grosse couette qui, l’hiver, me sert tout à la fois de chaussettes, caleçon, maillot de corps, pantalon, chemise, pull-over, gants, bonnet et parka. Seul manque encore l’hiver, assez discret cette année.
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Une minute, je reviens, avait-on fait inciser sur sa pierre tombale.
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Et tandis que les Flamands me trouvent un accent néerlandais, les Néerlandais me trouvent un accent flamand, sauf mon amoureuse qui, du Sud, me trouve un accent allemand – les Allemands, eux, n’ont pas vraiment d’opinion à ce sujet, pas plus que les Français – ; bref, au delà de la prononciation, y a-t-il seulement quelqu’un qui écoute ce que je raconte ?

10/10/2018 – La réputation du jaguar, connu pour être un excellent nageur, l’a précédé au-delà de l’immense océan. Lui, on l’attend toujours.
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À travers les siècles se superposent les voix du croisé, qui cimeterre à la main perce et tranche et décapite en route pour reprendre la ville sainte, celle du Grand Inquisiteur qui soumet le renégat à la question, celle du missionnaire qui baptise les petits sauvages amazoniens à grand renfort de fouet, et celle du prêtre qui, ce matin encore, soulève sa soutane devant le petit catéchumène – Dieu est amour, disent-ils en chœur, Dieu est amour.
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Soignez vos ennemis, soyez généreux dans la haine et le ressentiment, attisez les rancunes. Car sinon, c’est de vos amis qu’il vous faudra répondre.

09/10/2018 – Compassion, à Avignon, devant le salon de coiffure Éric Zemmour – simple homonyme. Et pire encore, quand on pense au sosie.
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On imagine aisément ces quatre Américains au moment de passer devant ce petit restaurant so French. Oh, entrons ici, ça a l’ait si typique. Oh, la décoration, le menu, les couleurs. Et puis, une demi-heure plus tard, repartir sans avoir touché l’assiette qui vient d’arriver, élever la voix, faire scandale. Décidément, l’Amérique de Donald Trump n’aime pas attendre pour être servie.
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J’ai pour ma part été milliardaire à trente-deux ans – en secondes.

08/10/2018 – Depuis une semaine, on ne peut plus prendre l’ascenseur, aller pisser ou boire une bière dans un troquet sans entendre La Bohème ou Je m’voyais déjà. La musique d’Aznavour me laissait assez indifférent ; ils vont me rentre le bonhomme tout à fait détestable.
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C’est sans doute lié à ma récente lecture du Monde d’hier, de Stefan Zweig, mais la corrida aussi me laisse ni chaud ni froid. Et ces grandioses arènes construites sous le fouet, chantier de tant d’esclaves arrachés à leur famille et à leur terre, charnier où ont roulé les têtes de tant de prisonniers ennemis faits gladiateurs, les élever au patrimoine de l’humanité ? La pierre n’est pas moins coupable au prétexte qu’elle est immobile.
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Gilbert Montagné n’en dort plus : aura-t-il droit lui aussi aux hommages de la Nation ?

07/10/2018 – La propriétaire, en déplacement, nous a loué son deux-pièces pour quatre jours. Nous nous asseyons à sa table, nous vautrons dans son canapé, utilisons sa cuisine, sa salle de bains. Et après cette première nuit mouvementée il me semble que j’ai emprunté un rêve à elle aussi.
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À Rome comme les Romains, et ici, au bord de la Méditerranée, comme les Méditerranéens : sacrifiant à la coutume, je lance une bouteille de plastique à la mer, maigre offrande aux dieux locaux – c’est que je n’ai pas emmené de pneu de camion avec moi.
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– Ce que j’ai toujours aimé, chez toi, c’est cette liberté que tu as dans ta manière de t’habiller. Sortir comme ça en robe de chambre dans la rue, moi, je n’oserais jamais.
– Mais ce n’est pas une robe de chambre, c’est un gilet.
– Tiens donc, la mode aurait encore changé ?

06/10/2018 – Arles, déambulation au hasard des ruelles, la présence diffuse de Van Gogh bien sûr, et déjà quatre pharmacie en vingt minutes : voilà qui incite à la méfiance.
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En juillet déjà nous avions raté de peu la fête du vin de Mittelbergheim, et voilà qu’à une semaine près, octobre nous prive aussi de la soirée karaoké du camping les bois flottés – music by DJ Tintin. La vie est une chienne.
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On connaît la plaisanterie. Le flamant rose se tient avec une patte en l’air car s’il levait les deux, il se casserait la gueule. Eh bien figurez-vous que je peux témoigner du contraire : non seulement il ne tombe pas, mais il se meut horizontalement dans les airs comme s’il flottait.

05/10/2018 – C’était un de ces réflexes qu’on ne peut pas vraiment expliquer. Chaque soir, quand il rentrait chez lui, à peine descendu du bus, il sortait déjà ses clefs de son sac et marchait les trois cents derniers mètres en les tenant à la main. Sur l’autoroute, machinalement, il préparait son ticket et sa monnaie un ou deux kilomètres avant la barrière de péage. Dans le métro, une bonne minute avant de descendre, il se levait, se plaçait devant la porte et prenait la poignée qu’il manipulait, en marche, sorte d’habitude, de réflexe conditionné. Hélas, quand il vit venir le bus droit sur lui, au lieu de sauter pour se mettre à l’abri, il resta tétanisé. Il aurait pourtant eu le temps, assurèrent plusieurs témoins de la scène.
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La question n’est pas tant de savoir ce qu’ils ont fait des anciens wagons fumeurs retirés de la circulation, mais des voyageurs qu’il y avait dedans ce jour-là.
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Ma première impression de Nîmes est mitigée. Cette jolie petite ville de province m’apparaît un peu trop propre, trop lisse, trop honnête. Un peu trop tournée, justement, vers la première impression. Qui sait ce qu’on découvrirait, sous les enduits. Surgit alors, au moment où je formule cette réflexion, un petit chien qui s’accroupit et ni une ni deux livre sa grosse commission au pied d’un mur péniblement perpendiculaire et tristement blanc. Il ne semble pas particulièrement perturbé par ma présence, ni, du reste, par celle de ces deux agents de police sortis d’on ne sait où, et quoi, deux flics au cul de chaque clébard, venez me dire que Nîmes n’est pas un tantinet engoncée dans ses bonnes manières.

04/10/2018 – Surpris, j’apprends par voie de presse que le Nobel de chimie me passe sous le nez. Et croyez-moi, c’est louche. La mayonnaise que je proposais était pourtant irréprochable, gouleyante à souhait et reproductible à l’infini. En plus, tous mes ingrédients étaient issus de l’agriculture biologique. Mais va, je suis beau joueur. Je me referai avec le prix d’économie.
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Et pour le Nobel de la paix ? Quelqu’un pourrait-il m’indiquer où trouver le formulaire pour le Nobel de la paix ?
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Tiens, d’ailleurs, à propos de paix, j’y pense : où en es-tu de cette autobiographie de Zweig dont je te parlais avant-hier ?

03/10/2018 – Cette année, comme chacun sait, le Nobel de littérature ne sera pas décerné. On invoque une sombre affaire de mœurs. En vérité la situation est autrement plus mesquine que cela : mon roman a pris du retard.
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À part une chaussette de temps en temps j’achète tous mes vêtements de seconde main, et je n’utilise la voiture qu’en cas d’extrême nécessité. Je ne mange pour ainsi dire pas de viande, cuisine tout moi-même, ce qui réduit considérablement ma consommation d’emballages et ma production de déchets (m’expliquera-t-on d’ailleurs comment les voisins font pour sortir leurs poubelles cinq fois plus souvent que nous ?). Enfin, l’hiver, je chauffe à seize degrés. Bref, à défaut du Nobel de littérature, mesdames et messieurs de l’Académie royale des sciences de Suède, je vous prie d’agréer ma candidature pour l’économie.
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Quant à la chimie, sachez qu’après de longues et fastidieuses recherches, je suis enfin parvenu à produire une subtile émulsion froide et stable d’huile dans l’eau.

02/10/2018 – Lisant Le Monde d’hier, l’autobiographie de Stefan Zweig, je ne peux que donner mon admiration inconditionnelle à l’homme, l’humaniste qui qualifiait Érasme de maître vénéré, l’intellectuel engagé contre toute forme de violence qui a côtoyé tous les artistes et penseurs de son temps, à commencer par Freud, Rilke, Rolland, Rodin, Pirandello, Verhaeren et Valéry, comptant certains de ceux-là parmi ses plus proches amis. Et plutôt que me sentir idiot de ne pas, ou pas assez, connaître leur œuvre, c’est de la gratitude que j’éprouve. Il va me falloir lire.
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(Note pour ces jours de rentrée littéraire : chaque fois que quelqu’un me demandera si j’ai lu tel ou tel roman opportuniste, nombriliste, anecdotique, répondre que je suis occupé avec cette autobiographie de Zweig, et ajouter Tu devrais la lire).
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Ce qui bouleverse dans ce Monde d’hier, c’est l’impression qu’on a de lire le monde d’aujourd’hui dans une description sensible et détaillée. Comme nombre d’observateurs je m’inquiète des poussées nationalistes qui secouent l’Europe depuis bientôt vingt ans – rappelez-vous avril 2002. Jusqu’où cela ira-t-il ? Suffit-il vraiment de deux ou trois générations pour oublier les enseignements du passé ? Qui est la conscience européenne de notre temps ? Aujourd’hui, entre rage et dégoût, je ne peux m’empêcher de penser à tous ces lecteurs qui, au lieu d’écouter l’avertissement de Zweig, par exemple, ou ceux d’Andrić, de Primo Levi, d’Orwell et de tant d’autres, s’empressent d’acheter le dernier courant d’air du dernier phénomène littéraire. Écrivains à succès, vous faites le lit de l’extrémisme et je vous vomis.

01/10/2018 – Non, amis, qui fêtez votre anniversaire aujourd’hui, n’allez pas vous croire le fruit d’un réveillon avorté.
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L’air de la ville était si pollué qu’il décida de tout plaquer et d’aller retaper une vieille maison à la campagne. Ce furent trois années de joie dans le ciment, le plâtre, la laine de verre, poussières en suspension dans les rayons du soleil. Trois années de liberté, de limaille de fer éjectée par le disque de la meuleuse, de vernis et peintures en tout genre. Trois années de bonheur arrosées à la mousse de polyuréthane, à la colle pour carrelage, pour parquet, pour papiers peints. Après quoi, cancer généralisé.
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Ainsi, stupeur et curiosité, je découvre que mon avenir était d’écrire une phrase qui commençait ainsi : Ainsi, stupeur et curiosité, je découvre que mon avenir.

30/09/2018 – Ce devait être le rôle de sa vie. La consécration, enfin, lui qui était resté tapi si longtemps dans les limbes du non-être. Hélas il disparut avant même d’exister : ayant abandonné toute velléité artistique, l’auteur du roman dont il devait tenir le rôle principal était retourné à son boulot d’expert-comptable.
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Sans rire, il existe des pays où le suicide est passible de la peine capitale.
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Trois coups à la porte, j’ouvre, c’est la voisine du dessous. Elle ne vient pas pour se plaindre que je fais trop de bruit la nuit, du va-et-vient dans la cage d’escalier, de ceci ou cela, les migrants – elle-même est libanaise –, le pouvoir d’achat, le ramassage des ordures, son sentiment d’insécurité. Rien de tout cela, non. Elle apporte simplement une assiette de ces délicieuses pâtisseries orientales qu’elle sait si bien préparer. Et soudain c’est la notion même de voisine du dessous qui s’effondre.

29/09/2018 – Vous imaginez si, en plus du reste, Jésus avait décrété le roquefort impie, ainsi que la confiture de prunes et le massage des épaules à l’huile d’amande douce ? Là, vraiment, je crois que j’aurais renoncé au catholicisme. Trop, c’est trop.
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Voilà des années que j’observe ce calathéa déployer ses feuilles le matin, au moment où le soleil se lève, et les replier le soir. Assez naïvement, jamais jusque là je ne l’avais soupçonné d’être celui qui vient taper dans la réserve de chocolat quand on a le dos tourné. Il va falloir ouvrir l’œil.
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Plutôt qu’une carte au Rassemblement national, ils auraient mieux fait de prendre rendez-vous chez un psychanalyste. Comprendre d’où ça leur vient.

28/09/2018 – Vous allez participer à un marathon, et pour vous préparer vous courez trois fois par semaine. Vous faites de l’exercice, des étirements, vous travaillez la cardio, le fractionné. Plus une goutte d’alcool, plus de sodas, vous soignez votre alimentation, mesurez sucres, graisses, calories. Vous êtes à cent pour cent tournés vers l’objectif. Eh bien c’est pareil pour moi. Face à l’épreuve qui m’attend, je m’entraîne à dormir douze heures par nuit, à quoi j’ajoute une sieste d’une heure le matin et deux ou trois autres l’après-midi. Ce n’est pas dans mon cercueil que je vais me mettre à avoir des crampes.
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De son propre aveu, Joseph Brodsky aurait volé plus d’une métaphore à Tomas Tranströmer. Ce qui en soi n’est pas si grave, étant que Tranströmer les avait lui-même chapardées à la nature et à la ville autour de lui.
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Avec toi, danser le tango, c’est comme avoir le droit de se salir dans le bac à sable en jetant de grandes pelletées de sable partout, tandis que tous les autres doivent rester assis devant leurs devoirs. M’avait-on jamais fait tel compliment ?

27/09/2018 – Voilà une idée géniale qui nous permettra de faire des économies substantielles. Dorénavant, sur le modèle du secteur aéronautique low cost, les employés prendront sur leur temps de travail pour nettoyer leur bureau. On composera des équipes qui cuisineront à tour de rôle le midi, et feront la vaisselle ensemble – team building. Après tout les employés font bien ça à la maison. Changer les ampoules, vider les corbeilles à papier, acheter les fournitures de bureau, passer l’aspirateur dans les couloirs, idem, c’est à la portée de tout le monde. On va s’adapter à l’entreprise moderne. D’ailleurs, mesdames, le patron vous attend dans son bureau à 14h et il faudra sucer – team building.
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Avant de quitter un appartement, je peins toujours des rectangles jaunâtres sur les murs, en grand nombre, dans toutes les pièces, comme si des tableaux avaient été accrochés là, partout. C’est que je tiens à ma réputation d’amateur d’art.
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Ah, le porc lui aussi, le goujat, le violeur, vil profiteur de sa position de pouvoir ! #MeeToo, #BalanceTonPorc. Voilà que de nouveau, à sa femme qui demande un orgasme et un enfant, il répond qu’il va réfléchir à la situation, mais qu’il faudra coucher.

26/09/2018 – L’humanité peut trembler. Car il s’en est fallu de peu pour que la noix, en plus de ce cerveau à quatre lobes, soit aussi dotée de deux paires de bras.
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Un peu apeuré tout de même quand, ce jour-là, ayant demandé de l’aide à Alexandre – un ami – pour dénouer mes lacets de chaussures trop serrés, je le vis revenir avec une longue, longue lame de boucher.
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Deux fois menteur, donc, et fat, l’homme qui répond quand vous demandez l’heure.

25/09/2018 – Dix ans plus tard l’heure est venue d’enfin lever le voile sur cette affaire qui a couru tout au long des années 1990 : oui, c’est vrai, on ne vous aura pas trompé, cette bonne vieille disquette informatique aurait mérité de s’appeler rectanglette.
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Je profite de l’occasion pour remercier chaleureusement tous les fumeurs parmi mes proches qui, chaque fois qu’ils allument leur clope, bouchant gaiement leurs artères et alvéoles pulmonaires, me rappellent leur impatience de connaître la douleur, le cancer, les maladies cardiovasculaires. Un grand merci, donc, à vous tous, c’est un sacré chagrin futur que vous m’épargnez dès aujourd’hui.
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Encore perdu ma journée, moi, hier. Malgré ma prestation remarquable, le jury du concours canin de mon quartier m’a disqualifié au prétexte que je tenais un cerf-volant au bout de la laisse.

24/09/2018 – Le tribiloc pulsifère, c’est comme la voiture, internet ou le verre feuilleté : un jour, nous nous demanderons comment nous faisions pour vivre sans. Dès lors, n’attendons pas qu’il soit inventé et posons-nous la question dès aujourd’hui : comment faisons-nous pour vivre sans le tribiloc pulsifère ? Sommes-nous vraiment aussi humains qu’on voudrait le croire, ou simplement une étape embryonnaire, larvaire, de la race que nous serons lorsque le tribiloc pulsifère augmentera nos existences ?
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Tous les petits garçons jouent au braquage de la banque, à l’attaque de la diligence, l’assaut sur le convoi postal. Une fois adultes ils continuent à jouer, non sans avoir inversé les rôles.
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Dame souris se plaint auprès de son compagnon. Assez, dit-elle, assez, toute la journée j’entends de grosse bêtes derrière la cloison du grenier, fais quelque chose, je crois qu’on est encore infestés d’humains.

23/09/2018 – Il y a des gens comme ça qui savent mettre tout le monde d’accord, un ou deux mots leur suffisent pour prendre l’ascendant dans le débat. L’autre jour encore, dans la rue. Un homme et une femme, ils se cherchent noise pour, si j’ai bien compris, une affaire de voiture mal garée. Et elle, à lui, imparable : Espèce de pute au masculin. Imparable, je vous dis.
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Au demeurant, le réchauffement climatique est une aubaine et j’attends la montée des eaux avec impatience. Les plongeons, alors, depuis mon dernier étage !
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Mais au moment de mourir, voyant dérouler le générique de fin, il lut que sa mère était créditée en tant que scénariste et son père comme producteur. Sa femme en était réalisatrice. Quant à lui son nom apparaissait beaucoup plus bas, après les enfants, trois présidents de la République, son banquier, Mark Zuckerberg et même son chef de service. Un rôle secondaire.

22/09/2018 – Lu mille fois sur internet : Bonjour, et pardon pour les fautes d’orthographe, j’ai quinze ans. Ceci est-il supposé justifier cela ?
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C’est devenu si rare, les gens comme eux, amoureux comme au premier jour. Déjà deux semaines que ça dure.
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Nul n’est censé ignorer la loi. Ni, bien sûr, qu’on la réécrit tous les jours et que ce qu’on vous reproche aujourd’hui vous sera pardonné demain.

21/09/2018 – Éric Chevillard veut-il montrer que chaque génie est avant tout un être humain quand, à côté de Du hérisson, Oreille rouge ou Défense de Prosper Brouillon (pour ne citer que ceux-là), il publie des romans bien plus anecdotiques, ou qu’au contraire, tout humain est parfois traversé par le génie ? Aveu d’humilité ou d’impuissance ?
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Pour un fils unique, une seule chose est pire qu’être renié et abandonné par ses parents. Être renié et abandonné par leur fils unique.
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L’égalité des chances demeurera un concept somme toute très relatif tant qu’on n’aura pas installé une rampe d’accès pour fauteuils roulants au sommet de l’Everest.

20/09/2018 – C’est une feuille blanche où je m’apprête à écrire un poème ; soudain, passant loin au-dessus de moi, un oiseau y jette son ombre – c’est comme l’écrire et le signer.
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D’aucuns placent l’homme au sommet de la pyramide de l’évolution. C’est discutable. Ont-ils bien considéré l’arbre, qui non seulement est son propre parapluie, mais encore son propre parasol ?
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Tout le monde applaudissait le vénérable patriarche pour son anniversaire. Pour moitié, les convives saluaient son année en plus. L’autre moitié fêtait celle en moins.

19/09/2018 – Chaque dimanche, je me coupe les ongles. Et j’ai beau y réfléchir, je ne parviens toujours pas à comprendre quel message supérieur Dieu, qui voit tout et ne laisse rien au hasard, cherche à m’envoyer là. Alors menant ma vie de chasteté je regarde pousser mes ongles six jours durant et, en attendant d’être enfin gratifié du don de la sagesse, le septième, je les coupe.
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Malgré ses soixante-quatre paires de chaussures, quelle ne fut pas sa terreur ce matin quand, à sept heures passées de trente minutes, elle se réveilla avec un troisième pied.
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On a connu les poètes maudits, puis les poètes expérimentaux, et encore les poètes engagés, militants ; quant à moi je pourrais vous en citer deux ou trois qui n’ont pas peur des étiquettes et les embrassent toutes à la fois. Ils en oublieraient qu’au début, c’est poète qu’ils voulaient être.

18/09/2018 – Je me souviens de cette histoire. Il était question de familles fuyant devant l’horreur, la persécution, les meurtres. Il y avait des passeurs de frontières, des cols montagneux à franchir, des mers à traverser sur des embarcations de fortune. Sans espérer le paradis, les exilés savaient ce qu’ils laissaient derrière. C’était l’enfer.
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Des inconnus, des humains, accueillaient d’autres inconnus dans des caves et des greniers. On les fusillait comme des traîtres, ces héros d’alors, qu’aujourd’hui on appelle résistants. Les élèves les plus zélés aussi ont changé de nom et ce nom est collaboration.
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Quatre-vingt ans plus tard, chacun choisira son côté de l’histoire. Aucun peuple n’est jamais muet.

17/09/2018 – Au prétexte de ne pas savoir lire ils ont beau jeu de se jeter à l’eau sous le panneau Baignade interdite, ces canards.
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On pimenterait le jeu des chaises musicales si l’on y introduisait une ou deux chaises électriques aussi.
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Dès lors on pourra remettre en question le paradigme actuel, selon lequel il y aurait prolifération de tiques en nos forêts. Le fait est qu’à population égale, et même décroissante, il demeure d’autant plus probable de se faire mordre que les surfaces boisées s’atrophient.

16/09/2018 – Renversé par un autobus, il resta six mois dans un lit à l’hôpital. Puis, quelques semaines après sa sortie, il fut bousculé sur un quai de métro et tomba sur la voie : se trouvant par chance au niveau de la tête du train, il vit le monstre freiner juste à temps. Il allait à la campagne ce jour-là ; encore en état de choc à son arrivée, il fut piqué par six guêpes qui provoquèrent une grave réaction allergique. Et le plafond du voisin qui s’effondra sur lui dans son sommeil suite à un dégât des eaux, et l’avalanche qui l’emporta alors qu’il skiait tranquillement sur les pistes, et la terrible intoxication alimentaire qui le renvoya trois semaines à l’hôpital, etc., etc. Dix fois il passa près de la mort et, exténué, il finit par conclure qu’il n’était pas fait pour vivre. Quel gâchis, il s’en était toujours sorti car son destin était justement de fêter ses cent ans.
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Si l’on s’en réfère à l’étymologie, tous, nous sommes infiniment plus ponctuels que nous ne voulons bien le croire.
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Ah ! que de larmes le jour où, pour la première fois, son fils l’appela Maman. Le temps a passé, depuis. Mais aujourd’hui comme alors, encore, les larmes (Maman, regarde, Maman, mais regarde, quoi, Maman, allez, Maman, tu vois, Maman, tu regardes bien, là, Maman) – d’agacement.

15/09/2018 – En cas d’attaque nucléaire massive, seules survivraient les formes de vie les plus primitives : des organismes unicellulaires, des bactéries, des virus, quelques insectes à carapace. Et, dans son bunker, Donald Trump.
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Doublement roulé dans la farine, donc, ce Gabonais à qui un charlatan de passage a fait croire qu’il deviendrait blanc s’il se roulait dans la farine.
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S’il revenait aujourd’hui, mon grand-père mort depuis dix ans ne me reconnaîtrait sans doute pas dans la rue. Du reste je ne pourrais pas lui en vouloir pour cela. Je ne serais pas certain de le reconnaître non plus.

14/09/2018 – Avoir faim : voilà deux mots qui, à force d’être prononcés, sont désormais usés, complètement vidés de leur signification. L’un dira J’ai faim, et un croissant suffira à combler son gargouillement innocent, tandis que l’autre, J’ai faim, sera au bord de l’apoplexie, exsangue et hypoglycémique. Et ce n’est rien, comparé à d’autres mots, plus galvaudés encore – Je t’aime.
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Vu, hier, deux mouches s’accoupler. Deux secondes tout au plus, puis elles sont reparties à tire-d’aile. La peur sans doute de se faire pincer pour exhibitionnisme.
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Remarquant que je ne porte pas de lacets à mes chaussures, elle s’en étonne et se lance dans une longue tirade : et le maintien de mes chevilles, alors, et mon assiette déséquilibrée, et le risque de trébucher, et si je devais courser un pickpocket, etc., etc. Il va sans dire que je garde pour moi le fait que je ne porte pas de sous-vêtements non plus.

13/09/2018 – Elle m’explique être une grande lectrice, puis ajoute que Cent ans de solitude, elle n’a jamais réussi. Ni Yourcenar. Et que L’Étranger, c’est somme toute un bon petit bouquin, mais pas non plus de quoi s’extasier. Et soudain je me souviens de ce type, au collège, on devait être en sixième, qui mesurait déjà dans les un mètre soixante-cinq.
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Cherchez l’erreur : boucherie, immeuble de bureaux, cheminée d’usine, abri-bus, métro aérien, bitume, câbles électriques, taxi, lampadaire, arbre. Ah, mais voilà que les services techniques de la ville chamboulent tout, ils ont tronçonné l’arbre.
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Clairement, l’inventeur de l’écumoire à bretelles n’a pas laissé son nom à la postérité.

12/09/2018 – Pendant vingt minutes, cet ami un peu snob me parle du restaurant ex-cel-lent où il a dîné dernièrement, un deux-étoiles. Pour ma part, je n’ai que bien peu de choses à raconter. Une poignée de riz en montagne, de nuit, sous un milliard de petits soleils.
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Les parents qui s’emportent quand leurs enfants oublient d’éteindre la lumière, s’ils étaient un peu philosophes, les féliciteraient de ne pas en faire autant avec le gaz.
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En ce moment, on pose la fibre optique dans le petit village de mes parents. Or, depuis vingt ou trente ans qu’on parle du raccordement au tout-à-l’égout, on n’en est encore qu’à la phase d’études. Autrement dit, comme toujours, la campagne va devoir accueillir le flux de merde généré par la ville sans pouvoir l’évacuer.

11/09/2018 – Je n’aurais pourtant pas été choqué qu’elle invite à son mariage les anciennes amoureuses de son promis, les maîtresses du passé, fiancées, conquêtes, régulières et escapades d’un soir qui, l’une après l’autre, se sont sacrifiées pour faire de lui un homme respectable et rangé, qui par ailleurs ont dégrossi ses gestes brusques et maladroits, au lit, et lui ont patiemment enseigné tout ce qu’un homme peut savoir sur le téton, le clitoris, les menstruations douloureuses et le point G. Mais non. Elle romprait les fiançailles plutôt que d’imaginer ces femmes au banquet. Si ce n’est pas de la mesquinerie.
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Fermer la porte au nez de ces femmes du passé, donc, et dans le même temps l’ouvrir devant la jolie cousine éloignée, la vieille amie habitant à l’étranger et qu’enfin il rencontre, la collègue connue pour être une croqueuses d’hommes impénitente. Et cette tante encore bien conservée. Et cette jeune fille du service qui sans cesse revient lui servir du vin en souriant. Mesquine, oui, et un peu ingénue aussi.
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La jalousie, c’est comme la découverte de l’Amérique et l’invention de la poudre à canon – encore une de ces merveilleuses aventures de l’humanité auxquelles hélas je n’aurai pas participé.

10/09/2018 – Fumer pourrait vous faire rencontrer la femme dont vous divorcerez et qui épuisera jusqu’à votre dernier sou en avocats et pensions alimentaires, lut-il sur son paquet de cigarette. Il arrêta.
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Regardez-le, ce gandin, qui perd ses cheveux uniquement pour cacher que, déjà, il grisonne.
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Trous du fromage qu’on mettra sur son oreille pour entendre non pas les alpages, les grandes prairies et la transhumance, le meuglement des vaches, mais la mer, encore et toujours la mer.

09/09/2018 – L’enfance, j’ai essayé. Je m’y suis cassé mes vingt premières dents.
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– On joue à saute-mouton ? demanda la girafe.
– Chiche, répondit la fourmi.
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Toutes ces pommes sur un seul arbre. L’orgasme que ça a dû être !

08/09/2018 – Après quoi le maître d’hôtel nous servit une liqueur exagérément sucrée pour mieux faire passer l’addition, exagérément salée.
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J’ai passé la semaine à la campagne, chez mon plus vieil ami. Souvent mes pensées se sont égarées du côté de sa pâture où paissent une vache et ses deux veaux, sept moutons, un paon, une dizaine de poules et de coqs et bon nombre d’oiseaux de passage. Le chien y court pour s’amuser tandis que les chats dorment à l’ombre du vieux chêne. Et voyant toute cette diversité cohabiter sans heurts, je me faisais la réflexion qu’en effet l’homme a encore quelques petites choses à apprendre des animaux.
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Grimper, enfant, sur un arbre. Et se retrouver, adulte, avec toutes les forêts du monde enracinées dans les artères.

07/09/2018 – D’un vin dans lequel on trouve une mouche, on dira donc qu’il est mouchonné.
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Révolution, le premier livre d’Emmanuel Macron, a été publié par la maison d’édition qui a lancé Guillaume Musso. Fortuit.
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L’espérance de vie du sourire est de sept secondes. Le temps de prendre le selfie.

06/09/2018 – Depuis que le père Labrousse a calanché, la rumeur gonfle. Le vieux aurait, dit-on au bourg, enterré force pièce d’or sur sa parcelle, et les bijoux de famille. Et vous croyez encore que c’est à la recherche d’insectes à becqueter que la poule gratte le sol ? Faut-il être naïf.
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Leur rencontre fit des étincelles, et ils ne cachaient pas leurs rougissements. Ils s’adonnèrent un temps aux joies de l’amour naissant, à la friction, l’incandescence, jouant à se quitter, se retrouver. Puis vint le jour où la passion retomba. Être ensemble désormais les laissait froids, elle gisait rigide dans ses positions, sa tête à lui ne tournait plus. Et c’est ainsi, dans la plus plate indifférence, que le disque de la meuleuse abandonna la poutrelle d’acier pour une autre.
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Si ce n’était pour les vers grouillant dans la carcasse du lapin, le merle qui déchire la chenille, les fourmis lancées à l’assaut d’une fourmilière voisine, le renard dévorant la poule et l’épervier tournoyant au-dessus du jeune mulot égaré, je dirais que cette matinée s’annonce très paisible.

05/09/2018 – Ce frelon que je viens de décapiter semble bien démuni devant son funeste destin. Jetant ses dernières forces dans la mêlée il bat des ailes frénétiquement, remue les pattes, c’est qu’il aimerait récupérer cet abdomen qui lui appartient. Et il y grimpe comme on s’agrippe à un trésor, comme pour sauver son bien le plus précieux dans la débâcle. La meilleure moitié de soi-même. Et pendant ce temps, frénétique, le dard s’agite et pique, pique, pique. L’abdomen empoisonne la tête. Le corps poignarde l’esprit. Et moi, l’impression de me trouver devant un miroir, et de voir là comme un reflet de la condition humaine.
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Après avoir fait l’acquisition d’une tablette à écran tactile, il se débarrassa de son ordinateur et de sa vieille souris. En vain : le lendemain, il retrouva de petites crottes toutes fraîches devant la porte de la cave.
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Du haut de sa trentaine, le boulanger mettait un soin tout particulier à accueillir les dames âgées. Il avait toujours un bon mot pour elles, un petit compliment bien senti, discutait dix, quinze, vingt minutes tous les matins ; plus que du pain, c’était du lien social qu’il pétrissait dans son fournil. Et il fallait les voir sourire, ces bonnes grands-mères à qui aucun petit-enfant ne rendait plus visite. Même leurs défunts maris ne les avaient jamais vues si pimpantes. C’est qu’on ne fait pas fortune avec des croissants et pains au chocolat. Ma foi, ça va plus vite d’être cité dans tous les testaments du quartier.

04/09/2018 – Pauvre petit manchot empereur, grelottant dans l’hiver antarctique en attendant le redoux. Tes parents ne pouvaient-ils donc pas t’offrir une bonne parka ?
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Et les noyaux, pensai-je soudain en plongeant la main dans un bol d’olives, qu’en font-ils, des noyaux ? L’omerta.
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Aujourd’hui hélas, la misanthropie me semble la façon la plus sensible et fraternelle d’aimer encore l’humain. Et l’isolement, le meilleur moyen de se mettre en contact avec lui.

03/09/2018 – Ceci est mon sang, dit le Christ en présentant une coupe de vin devant les apôtres. Et ainsi fut résolue la question des visions et des voix.
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Toute la famille fut convoquée chez le notaire, qui descella une épaisse enveloppe et fit lecture séance tenante. Et quelle fourberie ! Ce n’était pas le testament qu’on lisait là, mais le dernier manuscrit du défunt qui, prolixe, pendant vingt ans, s’était entêté à écrire de fort mauvais romans que ses proches avaient renoncé à lire depuis longtemps.
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Mes plantes apprécient la musique. En particulier le hard rock, de nuit, à plein volume.

02/09/2018 – Alors, après avoir perdu sa dernière dent de lait, il installa toute sorte de pièges sous son lit, dans les placards, derrière les meubles, et du poison dans les recoins. Qu’elle vienne, la petite souris, qu’elle vienne.
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La fidélité, c’est la loyauté du faible.
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L’univers, ultime chef d’œuvre de Dieu, ainsi que toute forme de création artistique, n’aurait su naître ailleurs que dans la souffrance. Souffrance divine donc absolue, inappréciable à l’aune des émotions humaines. Cet univers pétri dans les stigmates du Créateur. Certains jours, distinctement, on y devinerait l’accent mesquin de la vengeance.

01/09/2018 – Une affiche publicitaire dans la rue, pour du jus d’orange. Dessus, dans une typographie dynamique assaisonnée de couleurs éclatantes, comme s’il s’agissait d’annoncer l’arrivée du prophète, il est écrit qu’il y a, dans ce jus d’orange, attention, roulement de tambour, accrochez-vous bien, des oranges. J’admets, l’argument est imparable. Mais dans quel monde vivons-nous ?
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Désormais sénile, il ne se souvenait même plus d’avoir été président de la République. Cela dit, dans la force de l’âge, il avait déjà laissé l’impression de ne pas savoir que faire de son mandat.
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Vu les fissures, ornières, failles et béances entre lesquelles il faut slalomer, je ne serais finalement pas choqué de devoir payer la section d’autoroute qui relie Bruxelles à Mons. Pas tellement en tant qu’autoroute, en fait, mais comme on achète un ticket pour les montagnes russes, au parc d’attraction.

31/08/2018 – Non, prétexter un verre avec des amis alors que je buvais du thé devant un livre n’était pas un mensonge. C’était une métaphore.
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L’armée ennemie se tenait là, devant moi, un bloc soudé, on aurait dit une tortue de la grande Rome. Vingt-huit, ils étaient vingt-huit à me faire face, rangs serrés, noirs de colère. Et moi, sans barguigner, d’un coup, crac, je les ai mis en pièce, et j’ai continué, l’un après l’autre, je les ai mis en morceaux littéralement. Des miettes, voilà ce qu’il en est resté. Et pourtant, pourtant, dans ma bouche, l’arrière-goût amer d’avoir perdu la bataille qui m’opposait à cette tablette de chocolat.
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À quinze ans il publie ses premiers poèmes. Et moi de lui souhaiter une trajectoire à la Rimbaud – renoncer vite.

30/08/2018 – Il y a le père, la mère, les enfants ; une vraie PME en effet.
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L’amitié est un sentiment louable qui malgré tout, quand on est responsable d’une maison d’édition, a pour fâcheuse conséquence de favoriser bien inutilement la déforestation.
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La feuille de vigne est un leurre. Soulevez-la, vous ne trouverez nul mont de Vénus derrière, mais des grappes de raisin qui rappellent davantage la polyorchidie.

29/08/2018 – À travers le halo de pollution qui voile nos ciels nocturnes, le sage regardera le doigt de l’idiot qui désigne la Lune.
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Un petit vieux et une petite vieille, sur un banc, qui discutent de tout et de rien. Ils parlent de la pluie, du beau temps, lèvent le nez, la discussion s’éteint. Un instant plus tard, ils reprennent le fil. Ils évoquent l’actualité, la démission de Nicolas Hulot, les affaires de pédophilie au sein de l’Église. Le monde décidément n’est plus ce qu’il était. Et de nouveau ils plongent dans le silence. Quand ils rouvrent la bouche, c’est pour se plaindre de la publicité. Des prospectus dans la boîte à lettres, tous les jours. Des appels qu’ils reçoivent en permanence depuis qu’ils sont retraités. De ces choses qu’on cherche à leur vendre, dont ils n’ont guère besoin. Et moi, sur le banc d’à-côté, bien incapable de dire s’ils viennent tout juste de se rencontrer, ou s’ils sont mariés depuis soixante ans.
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Certes j’use mes semelles, à sillonner ainsi la ville. Mais mon ambition est bien plus vaste. J’abrase aussi le pavé, le bitume, les trottoirs, le goudron.

28/08/2018 – À Rome, fais comme les Romains, c’est entendu. Et à Paris à la limite, s’il le faut, comme les Parisiens. Mais est-il vraiment indispensable d’être un Couchetard à Longcochon (39), un Moucheron à La Mouche (50), un Lutin à Luc-sur-Mer (14), un Poilu à Poil (58) et, à Bellecombe (39), une Bellecombaise ?
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Étrangement, le sosie de cette vieille amie m’a snobé comme un parfait inconnu.
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Il faut cependant reconnaître la suprématie du Blanc sur le Noir. En particulier quand il s’agit de rater le githeri, l’attiéké, le mafé et le doro wat.

27/08/2018 – Jamais stylo ne s’était tant accroché à la vie, et ce matin je tiens à lui rendre hommage. Ah ! satanée pointe de métal, jamais tu n’as fonctionné normalement, et pourtant tu auras rempli ton office en ami, dans l’honneur et la dignité.
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Voilà des mois qu’il m’accompagnait, je ne sais même plus où je l’ai dégoté. Le secret de sa longévité ? Il ménageait ses efforts. Au mieux il écrivait une lettre sur deux, esquissait à peine la troisième, juste assez pour que je puisse me relire. Et c’était fabuleux, à proprement parler, chaque fois que je m’apprêtais à m’en débarrasser, le croyant vide, de le voir reprendre du poil de la bête et se mettre à écrire en toute fluidité pour me convaincre de le garder. Quel acteur ! Et il aura duré ainsi, encore et encore, plus longtemps que n’importe quel autre, sans que je puisse jamais savoir ce qui allait en sortir, quelles lettres, quels mots il allait tracer ; on aurait cru qu’il me soufflait les phrases qu’en un sens il écrivait, lui, deux fois.
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Et qui sait. Qui sait si ce n’est pas toi qui m’as rejeté, vieux comédien. Qui sait si tu ne m’as pas forcé à te jeter à la poubelle pour voler de tes propres ailes et dépenser tes dernières encres loin de mon patronage, pour un autre œil. Allez, va, je te libère et je te pleure car de nous deux, désormais, je sais qui était l’esclave de qui.

26/08/2018 – C’est la troisième fois de ma vie que je reviens de Napoli, et force est de constater que cette fois-ci encore, le Vésuve n’a pas bronché. La Camorra aussi s’en est tenue à ses petites affaires sans égratigner les miennes.
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– Mais, patron, c’est vous qui m’aviez dit de blanchir l’argent.
– Pas à la chaux vive, idiot !
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Tapette, crachait-il quand il croisait un homme un peu efféminé, pédé, tantouze. Un gusse avec du mascara ou du rouge à lèvres, il était de la jaquette, une vraie folle. Et le voilà, lui, coiffé et manucuré, maquillé pour l’éternité, dans son cercueil.

25/08/2018 – Cinq jeunes filles, françaises assurément, elles ont de très jolies jambes et, à vue de nez, vingt ans. Je les imagine en vacances. À la rentrée elles étudieront le commerce international, ou les métiers de l’édition, entreprendront des études de droit qu’elles ne finiront pas. L’une d’elle, visiblement intriguée, me regarde à plusieurs reprises alors que j’écris dans mon carnet. Cinq fois je relève la tête, cinq fois elle détourne le regard, mine de rien. Aussi, bien que je n’aie jamais fait ça de ma vie, je lui laisse un message en partant. En majuscules, lisible.
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C’EST INCROYABLE, À VOTRE ÂGE, DE VOIR COMME VOUS AVEZ L’AIR DE VOUS ENNUYER.
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Certains jours, j’en viens à désirer une nouvelle guerre pour réveiller un peu la jeunesse. Que ces gamins et ces gamines prennent un bon coup de pied au cul. Lâchez vos téléphones et faites l’amour, bordel de dieu. Souriez, quitte à y perdre vos dents, soyez plus que votre rouge à lèvres et vos cocktails à dix euros. Existez, bouffez la poussière par kilos, la terre, le sable. Quitte à errer dans Napoli, dans Palermo, dans Genova, n’arpentez pas la nuit en spectres, en ombres. Soyez des cœurs écorchés, des ongles sanguinaires, laissez tomber vos masques et défiez la vieillesse de la ville. Vivez votre obscurité. Ne vous contentez pas d’être le sosie asexué de ce que vous pourriez être, la caricature désincarnée, sans âme, que votre époque impose à vos épaule. Mordez et laissez-vous mordre. Le temps est une pierre à vif qu’il ne faut pas laisser cicatriser. Vivez.

24/08/2018 – L’on peut traduire les mots, certes, mais certaines expériences, si justement cristallisées dans leur langage d’origine, retombent à plat une fois passée la frontière linguistique. Ainsi Napoli, qui réduite à Naples semble une punaise épinglée à un planisphère. Punaise quelconque, banale, à toute autre pareille, qui pourrait indifféremment indiquer Périgueux, Châteauroux, Avranches ou Saint-Dizier ; et a-t-on jamais assassiné pour une telle punaise, s’est-on jamais prosterné devant elle comme l’on se jetterait aux pieds du Dieu des dieux ?
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Napoli, donc. Sachant la réputation de ses habitants, tous voyous, tous malfrats, tous voleurs, je les précède et commence par leur faucher une grande bouffée d’air. Puis, après avoir vaincu la salita del Petraio en catimini, j’escamote une vue du volcan surplombant le Golfe. Redescendu, c’est ni plus ni moins le Cristo velato que je subtilise à la Chapelle Sansevero. En toute impunité. Qu’on se le dise, je ne suis pas intimidé.
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Passant sous les centaines et centaines de draps, serviettes, pantalons, chemises, shorts et tissus de tous genres qui sèchent dans les ruelles des quartieri spagnoli, on se demandera à juste titre si la faune locale est particulièrement sale, ou particulièrement propre.

23/08/2018 – Jour de mariage, la messe va débuter, tout le monde entre dans l’église ; des enfants pleurent, crient, hurlent. Faut-il rappeler d’où sort la vérité ?
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J’ai vécu cinq ans en Italie, et je ne compte pas les jours, mois, semaines où j’y suis retourné depuis. Aussi, vous pouvez me croire sur parole : le langage corporel des Italiens, hautement codifié, enrichit de beaucoup la discussion. Cela dit, je reste moi aussi perplexe de les voir gesticuler ainsi au téléphone.
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C’est à se demander quel monstre vous avez été, dans vos vies antérieures. Voyez comme les lézards s’enfuient devant vous.

22/08/2018 – Jamais de ma vie je n’aurais imaginé assister à une discussion téléphonique entre deux sourds-muets. Ô éblouissements et délicatesses de la vie.
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Pour le chien tenu en laisse, les deux ou trois sorties quotidiennes sont finalement une prison plus étroite qu’une cave basse de plafond et aux murs glabres, tout juste passés à la chaux.
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Ces jours-ci plus que jamais le mot rêver m’apparaît comme un palyndrome. Je pourrais dévider mes nuits à rebours, les commencer par la fin et les finir par le début, qu’elles n’en auraient ni plus ni moins de sens.

21/08/2018 – Moustiques assoiffés de sang et épines interminables du figuier d’Inde, nuit de béton dans les cris des nouveaux-nés, pétarades des fêtards chevauchant leurs scooters, aboiements des chiens errants ; aucun guide touristique ne saurait conter les Pouilles telles que je les aime.
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On me dit qu’avec ma moustache et mes favoris, je ressemble au personnage principal de la série il commissario Manara. Pour ma part je n’en sais rien, je ne regarde pas la télévision, encore moins italienne. Par acquit de conscience, je demande toutefois s’il y a un lien avec l’auteur de bande dessinée. Visiblement, non. Je ne ressemble pas à ces personnages-là.
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Un seul nuage, comme un suaire, suffit à voiler les étoiles. Et je le sais, un jour le temps drainera ce qu’il me restera de temps. Je perdrai la nostalgie de tout, jusqu’à la nostalgie d’avoir été nostalgique. Alors, vidé de moi, il me faudra vivre et revivre ce mauvais rêve qu’est une nuit infinie, vidée de ses rêves.

20/08/2018 – Voilà une coutume que je ne m’explique pas : quasi systématiquement, après que le pilote a posé l’avion, les Italiens applaudissent. Je ne les vois pourtant pas féliciter le poissonnier qui débite l’espadon, la pharmacienne qui leur tend le sachet de médicaments. Personne non plus pour faire une haie d’honneur aux juges et avocats qui inlassablement s’élèvent contre le crime organisé. Non, vraiment, j’ai beau aimer l’Italie et ses peuples, je reste sourd à certains de leurs usages.
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Selon les statistiques, on aurait changé mes couches entre trois mille et quatre mille fois dans mon enfance. Sans compter celles de ma petite sœur auxquelles j’ai assisté. De deux choses l’une, donc, soit mes parents étaient de piètres pédagogues, soit j’étais mauvais élève, car à ce jour je demeure analphabète en la matière.
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Tout à fait dénué de talent pour le tennis, je me tiens néanmoins à la disposition des journalistes, écrivains, metteurs en scène et cinéastes qui désireraient conter ma relation avec la petite balle jaune. Car après les Borg vs. McEnroe, Agassi vs. Sampras et Federer vs. Nadal, au-delà de mon palmarès inexistant et ma technique déplorable, il me semble qu’il y a matière à puiser dans la rivalité qui, depuis ma toute première raquette, m’oppose, justement, à la raquette et à la balle.

19/08/2018 – L’industrie de la chaussette est tout de même mal ficelée – c’est le cas de le dire. Même neuves, les miennes sont toujours trouées au niveau de la cheville et je me vois contraint de prendre fil et aiguille pour les repriser. Et voyez le résultat : incapable d’y glisser le pied, je suis encore obligé de tout redéfaire. Pénélope devant sa tapisserie n’y perdait pas autant patience.
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D’accord, je pars de loin : relique de l’arrière-garde, je n’ai ni tablette ni smartphone. Mais je ne peux m’empêcher de me sentir dépassé, et démuni, quand je vois la dextérité avec laquelle les enfants de mes amis les manipulent. Surtout ceux, en fait, qui ne savent pas encore marcher, ni parler.
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Bien des siècles plus tard, l’on découvrit qu’Archimède ne se trouvait pas dans sa baignoire au moment de pondre la fameuse poussée qui porte son nom, mais assis à deux mètres de là, sur le trône matinal de ses digestions. Réticents à réécrire la légende, les professeurs de sciences persistent toutefois à raconter leur vieille version de son Eurêka !

18/08/2018 – On dirait une théière, dit le petit garçon. Et ici, c’est un éléphant. Moi, je vois un entonnoir, répond la petite fille. Regarde, regarde, s’exclame alors le garçon, une fougère ! On les imaginerait volontiers allongés dans une prairie, ces deux gamins, à regarder passer les nuages. Et pourtant non, c’est comme s’ils étaient, eux, dans le ciel, puisqu’ils regardent des photos prises d’en haut d’une petite île du Pacifique, toujours la même île, chaque fois photographiée à quelques années de distance, lentement grignotée par les flots.
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Après avoir passé toute la journée avec soi, il faudrait encore écrire des CV et autres lettres de présentation ? Chercher du travail est une activité bien égocentrique.
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L’appartement où j’habite surplombe un carrefour très fréquenté et hier, observant le tumulte des passants, voitures, camions, bus et trams par la fenêtre, je m’étonnais de n’avoir été témoin que d’un seul accident en bientôt trois ans, et encore, accident, c’était un petit accrochage sans gravité. Et bien que je m’interroge encore sur la manière dont on passe d’une chose à l’autre, dans le même temps, je me disais qu’au vu des statistiques, compter un seul divorce parmi mes amis proches est plutôt peu.

17/08/2018 – Si longiligne qu’on dirait une allumette, mais alors une allumette déjà consumée, dont on peut frotter, frotter, frotter la tête, sans jamais risquer de faire jaillir nulle étincelle ; c’est tout de même un prodige qu’un si grand gaillard soit doué de si peu de talent.
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Sobre, efficace comme un bon aphorisme – la pasta aglio olio.
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Qui sait, je pourrais apprendre la menuiserie, aujourd’hui, ou composer une symphonie, ouvrir enfin L’Homme sans qualités qui m’attend depuis si longtemps sur l’étagère. On va peut-être m’appeler pour me révéler l’existence d’un jumeau caché. M’associer à un programme de recherche sur la fusion nucléaire. Me convertir par le baptême au catholicisme. Ah, richesses de la vie, comblez mes heures de mille surprises, de mille merveilles, de mille apprentissages. Et vous ne me cueillerez pas impréparé : en attendant de savoir de quelle farine cette journée sera faite, je m’en retourne réunir mes énergies au fond du lit.

16/08/2018 – L’homme moderne, autrement plus cultivé que le paysan du siècle dernier. Un véritable légume, je vous dis.
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La partie était décousue, ce jour-là. Dès qu’un joueur se voyait sur l’écran géant il s’arrêtait de courir, pointait du doigt et se tournait vers ses coéquipiers. Regarde, regarde, on passe à la télé, pouvait-on lire sur les lèvres, tandis qu’ils faisaient coucou au monde entier ; à la douzième minute de jeu, on vit même l’arbitre sortir son téléphone et faire un selfie avec l’attaquant vedette de l’équipe locale.
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Marcher dans la rue. Ou, en toute conscience, glisser d’un pas indivisible à la surface de l’univers. La même chose, en somme, sans tout à fait être la même chose.

15/08/2018 – Sous les pavés, on espérait la plage. Cinquante ans plus tard, on a retrouvé tout le littoral bétonné.
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Au vrai les conventions sociales sont tout sauf sociales, tant elles nous éloignent les uns des autres. Prenez le boulanger, par exemple, que je vois tous les jours ou presque depuis trois ans : nos échanges seraient plus simples, aimables et authentiques si nous nous tutoyions, mais pour une sotte question d’éducation nous continuons à nous enliser dans le vous. Idem pour la caissière de l’épicerie où j’ai mes habitudes. Pensez donc, on aurait pu aller à l’école ensemble, habiter en colocation, avoir des amis communs. Je l’aurais même demandée en mariage, si je n’étais pas déjà en couple et si je croyais en une telle institution que le mariage – et comme je le disais, les conventions sociales nous éloignent les uns des autres et en particulier des épicières.
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Tiens, c’est drôle, je n’avais jamais remarqué qu’on employait la même abréviation pour les mots président et pomme de terre. De là à faire de M. Macron une patate.

14/08/2018 – À la fois juge et bourreau, je prend l’œuf dans le réfrigérateur, le casse et le fais cuire. Et fossoyeur aussi, je le mange.
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La Turquie voit le cours de sa livre s’effondrer, et avec la censure qui sévit son livre ne se porte pas beaucoup mieux.
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Sachant le potentiel effet dévastateur d’un simple battement d’ailes de papillon, je n’ose plus faire tourner mon globe terrestre lumineux sur son axe, encore moins passer un chiffon dessus pour le dépoussiérer. On lit assez de tsunamis dans les journaux, d’éruptions volcaniques, d’inondations et de séismes. Rien que l’autre soir : je l’ai branché trois minutes et, depuis, les incendies en Grèce, au Portugal, en Californie.

13/08/2018 – Astuce pour ne pas boire le verre de trop : boire directement au goulot.
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Ces dernières années, pour me vieillir, j’avais pris l’habitude de me dessiner de petites rides au coin des yeux, aux commissures des lèvres et sur le front. Au début, cette séance de maquillage me prenait une bonne heure chaque matin. Puis, l’habitude aidant, j’ai appris à le faire en moins de cinq minutes, trois traits de crayon pour un coup de vieux. L’idée au départ était de surprendre mes amis, de voir leur tête le jour où j’aurais arrêté de me grimer ainsi. Je les imaginais déjà sidérés par la transformation, me dire qu’ils me trouvaient rajeuni, comme animé d’un second souffle, d’une vigueur nouvelle. Ils m’auraient pressé pour savoir le secret de ma cure de jouvence, si c’était l’amour, l’été, mes habitudes sportives ou mon régime alimentaire, que sais-je. Et moi, petit sourire en coin – sourire sans rides –, je serais resté élusif. Oh, tu sais. Mais je dois me rendre à l’évidence : meilleure maquilleuse que moi, chaque nuit, la vie profite de mon sommeil pour me redonner l’âge que j’ai et me creuser le coin des yeux, les commissures des lèvres, le front.
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Tous ces romans historiques, et ces films, sont ma foi bien prévisibles.

12/08/2018 – En un sens, les animaux aussi bénéficient de la technologie. Hier encore, j’ai vu un âne au volant d’une voiture et, plus loin, une horde de jeunes singes qui gesticulaient et piaillaient avec des smartphones à la main.
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La mort n’épargne personne, sauf elle-même. Mais enfin, qui peut se vanter de n’avoir jamais abusé des petits pouvoirs qu’on lui avait confié ?
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J’ai lu sur une affichette que Grisebelle-Calypso (surnommée Grigri), adorable petite chatte de quatre ans, avait disparu. Depuis, j’interroge tous les matous que je croise dans les gouttières, les ruelles sombres, les terrains vagues. Quel est ton nom ? Ton âge ? Connais-tu une adorable petite Grisebelle-Calypso de quatre ans ? On la surnomme Grigri. En vain, et la recherche demeure infructueuse. Ces matous, ils ne savent pas même le leur, de nom.

11/08/2018 – Le seul moyen de savoir l’âge d’un arbre est de le couper à la base. On ne le répétera jamais assez : la curiosité est un vilain défaut.
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L’histoire nous enseigne que toutes les grandes civilisations sont vouées à péricliter. La nôtre, dont le déclin semble amorcé, pourrait voir lui succéder le règne de la tique, qui déjà pullule dans les campagnes, forêts montagnes et zones humides. Peu à peu, elle colonise tous les écosystèmes. Et comme toujours, déjà, on voit les futurs traîtres s’agenouiller devant les futurs puissants. Certains, poussant le mimétisme à son paroxysme, dans un fascinant processus de mutation génétique, s’adaptent pour ressembler au parasite. Et disant cela, je ne pense pas uniquement aux banquiers.
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Toutefois, l’avantage avec les chaînes de boutiques franchisées est qu’on n’a jamais vraiment l’impression d’être perdu dans le centre des villes qu’on visite pour la première fois.

10/08/2018 – Les acteurs tels que Daniel Day-Lewis, Joaquin Phoenix et Christian Bale me laissent toujours sur ma faim. Car j’aimerais les voir prendre davantage de risques encore, ces monstres sacrés du cinéma, ne pas jouer et jouer encore ces personnages immenses, écrits à la mesure de leur talent, mais des rôles plus périlleux, exigeants ; un radiateur, une aubergine dans une marmite, un simple pavé sur une terrasse. Là, oui, enfin, je crois que je serais convaincu.
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Techniquement, si je ploie un peu la nuque, la génuflexion m’éloigne du ciel d’un bon mètre.
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Je te jure que je n’ai pas posé la main sur la poitrine de cette femme, chérie, ni ma bouche sur la sienne, ni aucune parcelle de mon corps sur aucune parcelle du sien. J’ai bien fait attention à ne toucher que le silicone et le botox et les parties rafistolées par les chirurgiens.

09/08/2018 – En plus des trottoirs pour les piétons, des pistes cyclables, des voies pour les trams et celles pour les bus et les taxis, les urbanistes seraient bien avisés de créer des parcours privilégiés pour les chauffards.
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Les enfants, vous les emmenez pour d’inoubliables vacances à l’étranger, loin, sur un autre continent peut-être, vous offrez le billet d’avion, les chambres d’hôtel, des excursions guidées, les plus beaux musées et les meilleurs restaurants, le grand jeu, tout, et eux, trois ou quatre ans plus tard, leur meilleur souvenir, c’est le soir où ils ont mangé des frites.
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Le régime strict que le médecin lui avait prescrit, sans lactose, fut finalement moins pénible à suivre qu’il ne l’avait redouté. Au moins pouvait-il encore manger les trous du fromage.

08/08/2018 – Tant il est vrai que le sandwich a meilleur goût quand on a les mains pleines de crème solaire, et que le sable lui donne une texture inimitable. Et les usines qui fument au loin, et les tankers qui croisent au large ; ah ! les plages de la mer du Nord.
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Cette mer du Nord qui est un bain d’acide pour les poissons, où ils ont tous fini par suffoquer dans le mazout et le plastique et où pourtant, à la fin de la journée, les parents envoient leurs enfants se rincer. Voire, je cite, se laver. C’est dire si le sable est propre.
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Mais enfin, je dis ça, j’y ai passé une excellente journée, sur cette plage caniculaire de la mer du Nord. Même si l’on devait me découvrir bientôt un cancer de la peau, au fond ça me ferait un souvenir pour nourrir la nostalgie des jours heureux.

07/08/2018 – Il y a dans mon quartier deux ou trois bars où j’ai, entre autres habitudes, celle de ne jamais aller.
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C’est qu’enfant, j’ai été éduqué dans le mauvais exemple. Mes parents avaient ces amis qu’on voyait rarement et qui, à chaque fois, à ma sœur, mon frère et moi, nous offraient de petits cadeaux, brimborions dont l’unique vertu était de nous faire plaisir, ou nous glissaient une piécette dans la main avant de repartir. Aussi, désormais adulte mais peu fortuné, je donne ce que j’ai. D’où cette vilaine tendance à sourire aux inconnus, dans la rue.
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Ils sont rares, ceux qui après avoir été Charlie, été Paris, été Bruxelles, été Orlando et moult autres lieux, personnes, idéaux, revendiquent Je suis le réchauffement climatique.

06/08/2018 – Donald Trump réfute l’idée largement répandue, et tout à fait saugrenue, selon laquelle Christophe Colomb aurait découvert l’Amérique. Et affirme au contraire avoir, lui, au début des années 1950, découvert l’existence de l’Europe dans un illustré.
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Et alors, se curer le nez : déterminisme social ou héritage des millénaires d’évolution qui ont hissé l’animal au rang de sapiens ?
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Scoop ! Les deux rictus les plus célèbres de l’histoire de la peinture appartiendraient à une seule et même personne : après avoir posé pour Léonard de Vinci, Mona Lisa aurait offert son deuxième sourire, tout aussi énigmatique mais autrement plus intime, à Gustave Courbet !

05/08/2018 – Vous, Monsieur, vous êtes typiquement du genre à vous pendre le jour où votre femme vous aura quitté pour une Noire sans emploi.
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À la sortie des restaurants, cinémas et supermarchés, quand je descends d’un tram, d’un bus, et, de manière générale, chaque fois que j’entre dans l’espace public de la rue, je reste trois secondes sur le seuil et réponds par l’offensive aux fumeurs en n’allumant pas de cigarette.
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Quelque peu autocontradictoire, tout de même, l’adulte qui affirme que la vérité sort de la bouche des enfants.

04/08/2018 – C’est une dépense d’énergie bien inutile que d’avoir inventé le bouchon d’oreilles, la perte d’un temps précieux que jamais l’humanité ne récupérera. Et continuer à les produire par millions et millions, bon sang, quand il suffit d’attendre d’avoir soixante-cinq ou soixante-dix ans pour être sourd comme un pot.
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Le tour du monde en quatre-vingt jours ? La belle affaire ! Pour n’importe quel touriste chinois, deux petites semaines et c’est réglé.
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J’ai un telle estime pour mes amis que je ne les imagine pas mourir autrement qu’en héros, l’un brûlé vif dans d’atroces souffrances après avoir sauvé des flammes un clochard squattant une cave d’immeuble, l’autre noyé en tentant de secourir des migrants en perdition, ou servant de bouclier humain à un enfant promis à une attaque terroriste. On ne me fera pas croire qu’après une vie de pères de famille employés de bureaux, ils se contenteront encore d’un petit cancer, d’un infarctus.

03/08/2018 – Eux au moins sont originaux. Quand ils passent leur soirée à parler de football, c’est pour bien enfoncer le clou et expliquer combien ça ne les intéresse pas, mais alors pas du tout.
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Certes, la lutte contre les moustiques, mais n’y avait-il d’autre moyen que d’assécher les marécages au fond de la vallée, et pour cela d’assécher les ruisseaux et torrents qui couraient dans la pente, et pour cela d’assécher les lacs d’altitude, et pour cela d’assécher les glaciers sous les sommets ?
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Elle et moi, quand on danse, on ferait presque rimer la musique avec contondance.

02/08/2018 – J’aurais dû m’en douter au moment d’étaler de la confiture froide sur mes tartines encore chaudes. C’était une journée nuancée qui débutait, une journée mi-figue mi-raisin.
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Arrête de pleurer ou je vais m’énerver, dit un voisin à son fils. Et ça marche : sachant la propension du père à ne pas mettre ses menaces à exécution, le fils essuie ses larmes et se met à rire.
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Quand on lui demande son âge, il dit dix-sept comme s’il disait disette.

01/08/2018 – Dix-neuf heures, dans la rue, je passe à la hauteur d’un type qui demande une cigarette à une jeune femme. Évidemment, c’est un prétexte, un stratagème pour lui adresser la parole. Pas besoin d’être un génie. C’est qu’elle est jolie, cette jeune femme, et diablement chaloupée. Aussi, je m’interpose. Foudroyant le type du regard, je lui donne une cigarette et dis Tiens, tu as ce que tu voulais, alors arrête d’ennuyer la demoiselle et déguerpis. Bien sûr, je dis ça assez fort pour que les passants m’entendent.
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C’est que bien que non-fumeur, j’ai toujours un paquet de cigarettes sur moi. Pour ces cas-là, justement, pour secourir les femmes harcelées par les hommes. Par les temps qui courent, on n’est jamais trop serviable. Vraiment, dis-je à celle-ci, les hommes sont sans-gêne. Ça doit être insupportable, à force, moi-même j’ai honte de les voir sauter sur n’importe quelle occasion pour aborder les femmes. Mais vous alliez chez vous ? Ne vous tracassez pas, je vais vous raccompagner. Si, si, j’insiste. On n’est jamais trop prudent, avec ce genre d’individu.
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Arrivé devant chez elle, je note mes nom, numéro de téléphone et adresse sur un bout de papier. Juste au cas où. J’insiste. Puis je me ravise : je ne peux pas l’abandonner comme ça, en goujat. Qui sait d’ailleurs si la petite frappe à la cigarette ne l’attend pas à l’intérieur. Ou un autre voyou. Il vaut mieux que je monte, et peut-être même que je dorme là ce soir, chez vous. Cela ne me dérange pas du tout, je monterai la garde avec vous dans le lit. Non, non, je vous en prie. Ne prenons pas de risque inutile. C’est mieux pour vous.

31/07/2018 – Si on me demande la date, neuf fois sur dix je prends des 8 avril pour des 21 mai, des samedis pour des mardis, il n’y a bien que de l’année dont je sois sûr – et encore, entre décembre et janvier ça se complique. À côté de la plaque, vraiment. Et donc je vous aurai prévenu, ne venez pas me faire perdre mon temps avec vos tests, dans vingt ou trente ans. Qu’on se le dise : je suis déjà sénile
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Un jour au Paraguay, le suivant au Myanmar, ou au Botswana, ou encore au Groenland. Le tout avec déjà un pied dans la tombe d’un petit cimetière limousin. Faut-il être souple.
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En temps de guerre, j’aurais été objecteur de conscience. Aussi, fidèle à mes principes en cette période pacifiée, je ne suis pas inscrit à facebook, twitter, instagram et autres réseaux sociaux.

30/07/2018 – Finalement, l’habit traditionnel breton ressemble assez à celui des Auvergnats, qui ressemble lui-même à celui des Basques et des Lorrains. Jeans et T-shirt, on s’y méprendrait.
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C’est un génie largement incompris, et méconnu, qui après avoir conçu la table à cinq pieds offrit au monde le tourne-disque à poussée verticale et la chaussette à fermeture éclair.
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Or il n’a toujours pas été établi, dans le grand schéma évolutionnaire, si l’humain, dont les ongles et les cheveux repoussent quand on les lui coupe, descend de l’hydre ou y remonte.

29/07/2018 – Quatorze milliards d’années après la naissance de l’univers, on pourrait s’attendre à être enfin tous beaux, intelligents, dotés de formes rondes et avenantes. Le nez offert aux alizés de l’aube, du crépuscule, traversant d’un pas léger la terre et ses prairies, on marcherait comme on danse. Il ferait beau, toujours, partout, à chaque coin de rue on pourrait manger des glaces chez le glacier du coin de la rue, boire des jus de fruits frais, on bronzerait sans prendre de coups de soleil. L’eau des torrents, rivières, fleuves, aurait un léger arrière-goût de menthe. On serait libres, heureux, de vrais enfants mordant à pleines dents le fruit de l’innocence.
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Mais non. Nous avons des verrues, la couperose, le pied bot, des caries. Des feux rouges et des agents de police pour y faire régner l’ordre. Le tourisme de masse, et le terrorisme, de masse aussi. L’Arabie saoudite, le quartier européen de Bruxelles, les grands fleuves pollués. La soumission et l’humiliation des minorités. Nous nous faisons un monde à notre image.
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Et sous prétexte que c’est dimanche il faudrait croire que tout va bien, que tout ira bien, après l’hostie ?

28/07/2018 – Autodérision belge : on n’avait pas vu un nuage sur Bruxelles en trois semaines ; hier soir, ils ont éclipsé l’éclipse.
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Me pardonneras-tu ? Je sais bien qu’il était lâche d’attendre que tu partes deux jours chez tes parents pour faire ça dans ton dos, et doublement lâche puisque je te l’avoue ici, en public, au lieu de te le dire en face, en adulte responsable, mais oui, j’ai profité de ton absence pour finir la glace au chocolat.
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Bien qu’il porte sa maison sur son dos lui aussi, le randonneur itinérant ne ressemble pas à la tortue. Sa traînée baveuse de papiers gras évoque davantage l’escargot.

27/07/2018 – Pardonnez-moi, mais j’ai un doute. La bouteille en plastique était-elle prévue pour contenir de l’eau douce, ou c’est l’eau des mers et océans qui était faite pour contenir des bouteilles en plastique ?
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Une chance que je ne l’aie pas rencontré dans un TGV lancé à 300 kilomètres par heure, ou pire, dans un avion arrivé à altitude de croisière. Il me semble déjà si lent sur la terre ferme, sa discussion si indolente.
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Et cette belle femme encore, à la silhouette parfaite et aux proportions assumées. Elle pourrait porter une grosse parka et des après-ski dans la canicule, l’œil persisterait à la voir nue.

26/07/2018 – Champions du monde, en effet il y a de quoi se réjouir. Mais vu la profondeur de notre banc – témoin de l’excellence de la formation à la française –, on déplorera qu’en plus d’un siècle et demi, on n’ait pas déniché un seul remplaçant arrivant à la cheville de Rimbaud.
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Mais non, l’eau de ce torrent n’est pas trop froide. Vois, aucun des trois cailloux que j’y ai jeté n’en est ressorti.
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Ils sont mignons à voir, ces deux jeunes retraités qui sillonnent l’Europe dans leur camping-car. Casquette Perrier et débardeur Route 66, d’humeur à la plaisanterie, il dit On a travaillé toute notre vie, on peut bien se dépenser un peu de l’héritage de nos enfants. Elle, souriant, ajoute Et vu les quantités de fioul qu’on brûle sur la route, un peu de la santé de nos petits-enfants aussi.

25/07/2018 – D’une voix calme mais ferme néanmoins, à son fils de dix ans, il expliqua qu’il ne fallait jamais parler aux inconnus, encore moins leur ouvrir la porte quand il se trouvait seul à la maison. Puis, satisfait d’avoir accompli son rôle de père, il alluma la télévision.
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J’offre toujours mon visage au vent et à la pluie, curieux de voir si l’érosion adoucira mes traits ou si au contraire elle me rendra plus anguleux encore.
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Comment il s’appelle, déjà, l’écrivain qu’on a entendu l’autre jour à la radio ? demande mon amoureuse néerlandaise. J’aimerais bien lire un de ses bouquin. Et moi de m’insurger : Guillaume Musso ? Tu plaisantes ? Lis plutôt Chevillard, ça, c’est de la littérature. Oui, dit-elle, mais ce Musso, là, à la radio, j’ai compris tout ce qu’il disait. Lui, au moins, il utilise des mots pas compliqués.

24/07/2018 – Les retraités, qui jadis s’adonnaient aux mots croisés, remplissent aujourd’hui des grilles de sudoku. En cela ils s’inscrivent dans l’évolution de la société, où même les gens de lettres en sont réduits à devenir comptables.
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Moi, monsieur l’agent, m’accuser d’usurpation d’identité ? C’est ignorer combien mes parents ont hésité avant de me donner ce prénom.
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Il y a conspiration, forcément. Que font-ils de tous ces enfants si mignons, ces gamines à couettes, ces marmots au sourire percé ? On ne me fera pas croire qu’ils deviennent ces adultes-là, bien coiffés, en costume.

23/07/2018 – Jaunes, ocres, roux, on s’émerveillerait devant le magnifique dégradé automnal de ces arbres, si on n’était pas en juillet, sur l’autoroute, dans la sécheresse des gaz d’échappements.
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Dans mon entourage, les plus fervents partisans de l’écriture inclusive sont aussi les plus économes avec le bon usage de la syntaxe traditionnelle. De là à voir un lien de causalité.
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Tu as fauté, lui dit la reine, mais avant cela tu as rendu de grands service au royaume, aussi je te laisse libre de choisir la mort qui te sera donnée. Alors le preux chevalier, dans la force de l’âge, répondit J’aimerais, votre Excellence, connaître l’épectase entre vos bras.

22/07/2018 – En ouvrières consciencieuses, les abeilles ne s’accordent pas même de repos le dimanche. Subtile manière d’esquiver la messe.
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C’est fou comme il ressemble à son père. Êtes-vous bien sûr qu’il a été adopté ?
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Je rêve où il est en train de siffler ma copine, ce merle ?

21/07/2018 – Le plus ingénu n’est pas toujours celui qu’on croit entre le petit garçon qui demande Qui veut jouer à touche-touche ? et la petite fille qui répond Moi, moi !
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On avait déjà changé le loup en chihuahua, le lynx en chat grassouillet et ronronnant. Et comme si cela ne suffisait pas, il fallut encore tronçonner le chêne centenaire pour y tailler un bac à fleurs en forme de nain de jardin.
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Ne jamais se moquer, au restaurant, du couple silencieux de la table voisine. C’est qu’en réalité, ils écoutent et retiennent toutes les sottises que vous racontez.

20/07/2018 – On compte par millions ceux qui, comme Georges Clooney ou Julia Roberts, boivent un certain café, se lavent les cheveux avec un certain shampoing. Typique du culte du cargo.
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Les rives du lac Blanchemer sont le théâtre d’étranges rituels. À quoi ont bien pu servir ces morceaux de verre pilé, ces débris de plastique de toutes couleurs, épaisseurs, tailles, textures, ces mégots, ficelles de longueurs et épaisseurs variées, ces piles, tous objets dont le culte m’échappe ? Et encore, tout ça n’est rien, comparé aux cris des enfants. Ils étaient une dizaine au moins, peut-être quinze. Jusque tard dans la nuit, les hurlements ont résonné sur le lac. Et ce matin, il ne restait plus qu’un lit de braises encore tièdes et quelques branches de sapin pas entièrement consumées. Enfin, moi, si vous voulez savoir, j’ai plutôt bien dormi.
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C’est l’été, l’homme va torse nu sous le soleil dans les allées du camping municipal – et il n’est pas exagéré de dire que certains pourraient faire un effort – tandis que la femme reste vêtue – même commentaire.

19/07/2018 – Si vous saviez les fortunes que j’ai perdues en laissant mes portefeuilles sur des capots de voitures, le nombre de téléphones, livres, sacs à dos, etc., vous ne me demanderiez pas pourquoi je n’ai pas d’enfant.
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On notera qu’à Muttersholtz (67), petite bourgade située à dix kilomètres de l’Allemagne, la rue de la Paix est une impasse.
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Investir dans un sac de couchage et une tente offrant le meilleur rapport entre poids et confort. Rationner le riz, la semoule, le sel. N’emporter que deux paires de chaussettes et deux caleçons, le strict nécessaire. Et emporter malgré tout un bon kilo de Pessoa. Question de priorités.

18/07/2018 – Ah ! la montagne, les grands espaces, la lumière de l’aube dans la forêt de hêtres. Le bruit du chevreuil qui détale à notre approche, les cloches des vaches au loin. Le ronron besogneux des tronçonneuses.
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Cela dit, l’Alsace est bien décevante. On y rencontre somme toute moins de moustachus qu’on serait en droit de s’y attendre.
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De fait, dans un monde en mouvement, stagner, c’est courir ; car le monde ne change pas, il ne se renouvelle pas, il se clone et dans ce clonage s’amenuise jusqu’à la cendre ; le pollen de notre temps sera poussière, au temps suivant.

17/07/2018 – Bientôt, on sera plus surpris de voir une horde de sangliers en forêt, ou un groupe de chamois dans les rochers, qu’un contingent de touristes balinais à Carcassonne.
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Voilà qui en dit long sur les besoins élémentaires de notre temps : dans ce refuge, la source d’eau est à sec mais on a internet.
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Pendant ce temps dans la vallée, bravant l’orage, les agriculteurs continuent de travailler – ils irriguent.

16/07/2018 – C’est la crise, les gens n’ont plus que leurs yeux pour pleurer. J’en veux pour preuve qu’on trouve plus de mouchoirs usagés par terre que de billets de cent euros.
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Et voilà qu’une semaine après s’être fait appeler ami par Donald Trump, notre président s’affiche en tribune aux côtés de Vladimir Poutine. De mieux en mieux.
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Mais non, ces bestioles ne nous attaquent pas, ce sont des fourmis et elles font leur vol nuptial. Voyez comme elles copulent, c’est un moment unique, jamais elle ne connaîtront de nouveau cela, elles y vont par trois, par quatre, admirez l’énergie qu’elles mettent à l’amour : ces jours-ci, la nature ne renâcle pas à l’orgie.

15/07/2018 – L’époque est ainsi faite qu’à présent, tout récit de voyage est acte manqué. Même quand l’auteur en arrive à l’essentiel – chose rare –, et qu’il parvient à exprimer l’ailleurs dans sa vérité la plus incoercible, il parviendra au mieux à donner à son lecteur l’envie de voyager, comme pour vérifier ses dires. Voyager est devenu si simple, plus simple que lire, presque. N’en restera qu’une collection de photographies sans saveur, de souvenirs usés avant même d’être nés, dont on dira pendant six mois qu’ils sont les plus beaux de notre vie. Bouvier, par exemple. Combien ont pris l’avion après l’avoir lu ? Combien ont pris un livre de poésie ?
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Un résistant ! Dans cette petite parcelle au beau milieu du vignoble, il a planté des tomates.
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Déconcertants de facilité, trois papillons me doublent en montée sans un regard en arrière. On en viendrait à douter qu’ils tournent à la myrtille et à l’eau claire.

14/07/2018 – Tous mes amis, tous, sans exception, depuis trente ans, chaque fois que je leur ai annoncé que j’étais amoureux, ils se sont réjouis pour moi. Tous. Et toi, là, tu fais la tête, ma chérie ?
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– C’est original, ce parterre de plantes vertes, on dirait vraiment des orties.
– C’est que justement, c’en est.
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C’est une dépense bien inutile que de faire installer les mêmes fenêtres aux étages qu’au rez-de-chaussée. Ne pouvant voir à l’intérieur depuis la rue, on en aura un usage réduit de moitié.

13/07/2018 – Il fait si chaud dans ce vignoble qu’on finirait par se déshydrater. Je n’ose imaginer le nombre de malheureux qui, le dos rompu à la tâche, y sont morts de soif.
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J’apprends à la radio qu’après avoir critiqué l’Allemagne d’Angela Merkel, Donald Trump aurait parlé d’Emmanuel Macron comme, je cite, d’un ami. Voilà qui éclaire certaines choses.
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Je me laisserais bercer par le bruit inimitable de la rivière qui coule en fond de vallée, derrière le rideau d’arbres, si je n’avais pas roulé hier sur cette même autoroute.

12/07/2018 – Dans une petite rue de Sélestat, un local interpelle deux jeunes. Quand ils se séparent après avoir échangé quelques mots, mon amoureuse – qui je le rappelle est Néerlandaise – me demande Ça veut dire quoi, bougnoule, c’est de l’Alsacien ?
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La serveuse avait le sourire doux, liquoreux, du gewurztraminer. Alors je lui laissai un large pourboire avant de partir, et en effet elle me courut après ; d’un ton plus sec que le plus sec des Riesling, elle insista pour que je règle l’addition aussi.
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On ne se méprendra pas. Ici, on n’a pas attendu la coupe du monde pour hisser les bannières tricolores aux balcons, sous les bacs de géraniums.

11/07/2018 – Le secret de ma longévité, dit Suzanne, c’est vingt minutes de sieste par jour. Selon Roger, dormir une petite demi-heure après le déjeuner est bon pour la mémoire et la concentration. Nicolas, lui, fait la sieste pour le tonus, et Muriel, pour garder le teint frais. Bref, depuis quelque temps j’applique leurs conseils, et celui de Jacques, de Victor, de Marie, etc., etc., ce qui me fait une moyenne de huit heures vingt-sept de sieste quotidienne – sachant que ma mère m’a toujours dit de dormir sept heures par nuit. Les résultats tardent à se faire sentir. Mais je persiste.
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Le problème du bigot est qu’il fait un emploi fallacieux du langage. Comment être certain qu’ils parlent tous du même, s’ils disent Mon Dieu avec le même air de propriétaire que quand ils disent Ma voiture, Ma maison, Mes enfants ?
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Et moi, la bouche en cul de poule, sifflotant l’Ouverture du Tannhäuser comme si Otto Klemperer ne suffisait pas à diriger le Philarmonia Orchestra. Qu’on se le dise : j’ai l’impression que Wagner a oublié ma ligne sur la partition.

10/07/2018 – Mon cœur balance. D’un côté, si les Bleus l’emportaient, on compterait six fois plus d’heureux, or je suis pour le bonheur du plus grand nombre. De l’autre, une victoire des Diables rouges ferait descendre six fois moins de voitures dans la rue, on entendrait six fois moins de klaxons sur les ronds-points, carrefours et avenues, respirerait six fois moins de gaz d’échappement – sachant le bilan carbone d’une telle compétition, il n’y a pas de petit profit.
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Bonjour, expliquai-je au guichet des objets trouvés, cela fait un certain temps déjà que je cherche l’immense talent pour la musique dont mes parents m’ont certainement pourvu à la naissance, mais que par un hasard insondable je n’ai jamais trouvé.
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Puis, ayant roulé sur le hérisson, le chauffard invoqua la légitime défense. C’était ça, ou l’animal lui crevait ses pneus.

09/07/2018 – Rien de tel pour bien commencer la semaine : aujourd’hui, c’est avec deux agents de police que j’ai échangé mes premiers mots. Tout à fait sympathiques, et souriants, au service de la communauté comme on dit, ils ont d’ailleurs insisté pour rester à mes côtés jusqu’à ce que soit dénouée l’affaire qui nous avait réunis en premier lieu – la mise en fourrière de ma voiture.
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Décidément, cet été a de faux airs de fuseau horaire.
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Je me souhaite toujours des vacances pluvieuses. Difficile de lire avec du sable sur les doigts et le soleil dans les yeux.

08/07/2018 – Quelle ironie tout de même d’avoir dû venir à ton enterrement pour rencontrer ta famille, tes autres amis, comprendre d’où tu venais, pourquoi tu étais comme je t’ai connu. On aurait pu se réunir autour d’un verre, tu sais, autour d’un peu de musique et de légèreté.
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Le sourire du jour est trompeur : demain, ou la semaine prochaine, ou dans un mois, j’aurai la boule dans la gorge. La prochaine cumparsita aura une autre saveur. Mais le cycle est accompli et il est temps de te dire adieu, et merci. Salut, l’ami, si autre côté il y a je serai content de t’y retrouver.
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Envie de faire une tarte, moi, avec tout cette belle rhubarbe.

07/07/2018 – L’impression que depuis quelques jours, ne serait-ce que d’une infime fraction de seconde, le type dans le miroir me précède.
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Tout départ est un retour – vers l’inconnu d’où nous provenons.
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On se plaint du moustique qui nous empêche de dormir. On devrait plutôt le remercier de reporter à plus tard l’heure des cauchemars.

06/07/2018 – Un précédent locataire a écrit, sur le mur du salon, Je t’aime. Bien que le mur ait été repeint de blanc, il arrive parfois que ce message ressorte dans la lumière rasante de la fin d’après-midi. J’ignore qui tu es, toi qui m’as précédé, et je sais que cette déclaration d’amour ne m’était pas destinée. Mais qui que tu sois, je te remercie, et je t’aime aussi.
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Je ne suis pas dupe. Mon ombre ne m’appartient pas davantage que ces chaussures, ce pantalon, cette chemise.
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En amitié, la gratuité est une vertu. C’est beau, parfois, de penser aux amis sans le leur dire, sans qu’ils ne le sachent. Et qui sait. Peut-être qu’au fond ils le ressentent, peut-être que ça leur procure ce petit supplément d’âme qui les aidera à affronter l’instant. Malgré quoi, de temps en temps, s’imposer, faire intrusion ; de temps en temps, être égoïste et dire Je pense à toi.

05/07/2018 – Difficile d’écrire, ces jours-ci. L’envie n’y est guère, ni les tripes. Pourtant il faut rebondir, il faut continuer de s’indigner, de s’émerveiller. Prendre, comme on dit, le taureau par les cornes. Et s’accrocher, tandis que ce monstre de muscles et de nerfs me traîne dans la poussière, cent, deux cents, trois cents mètres, puis me piétine, m’encorne, sa fureur brisant mon corps, son souffle humide contre mon visage tuméfié. Il faut le comprendre : c’est un taureau. Et moi : c’est quand je lâche ses cornes, quand j’abandonne, que je cesse d’être un homme. Ne pas lâcher.
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Le sentiment humain est-il si universel qu’il ne me vienne, en réaction au deuil, que les banalités d’usage ? Ou est-ce sa gamme d’expression qui est moins vaste que je ne le croyais ?
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Perdre quelqu’un. Perdre, en une seconde de violence infinie, tout ce que le futur avait à nous offrir. Et plus insidieusement, seconde après seconde, perdre le reste aussi, les moments vécus, ce passé qui déjà n’a plus la même texture qu’avant, la même saveur. Déjà, se sentir comme une vieille photo jaunie.

04/07/2018 – Continuer de vomir quand l’estomac est vide. De pleurer, quand les larmes se sont asséchées. Et en silence, crier.

03/07/2018 – En silence, crier.

02/07/2018 – Enfin parvenu de ce côté de la nuit, il me faut accepter que le monde malgré tout restera le monde. Six heures durant, j’ai regardé le soleil livrer bataille contre la nuit. Bientôt, il gouvernera le ciel. Et déjà la rue s’essaie à renaître. Premiers bruits, premiers mouvements, toutes choses normales par ailleurs, et calibrées. La surprise ne préside pas au réveil de la rue. Et pourtant la ville n’est rien, aucune ville, ni ce pays, aucun pays, sinon la somme des femmes et des hommes qui en sont la chair et le sang, avec leurs joies et leurs peines, et la générosité, la douceur, la rage, la solidarité, le doute, le remords de peut-être n’avoir pas su être présent. Aujourd’hui, à cette mosaïque d’émotions, j’ajoute une teinte à laquelle j’aurais préféré rester aveugle : la tristesse. J’aimais ta manière d’être au monde, Maxime, j’ai aimé tout de toi. Ton abrazo me manquera. Et devant chaque porte, devant chaque fenêtre, devant chaque arbre, sur les parquets où tu ne danseras plus et dans la musique que tu n’entendras plus, je crierai ton nom en silence.

01/07/2018 – J’honore la grande tradition française en n’ayant, moi non plus, gagné aucun titre du Grand Chelem depuis 1983.
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Et lui qui, il y a douze ans, pleurait comme si c’était la fin du monde au prétexte que son amoureuse l’avait quitté. Quelle versatilité ! Voyez-le siffloter dans la rue en allant à la boulangerie, léger, rayonnant, marchant comme sur un tapis de velours depuis qu’une autre lui a donné deux enfants.
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On se rejoint, on joue, on jouit, et puis on gît sur notre lit comme dans une geôle, sous le plafond qui comme tous les plafonds s’effrite.

30/06/2018 – Terrible est l’aveu d’impuissance du vieil ami qui, depuis qu’il a une femme, des enfants, une maison, devant le frigidaire, appelle bac à légumes ce qui avait toujours été un bac à bières.
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Moi qui ai toujours mené ma barque en explorateur, cherchant à vivre toutes les expériences qu’il peut être donné à un homme de vivre, je réalise que peut-être, sans doute, je ne me donnerai jamais un coup de marteau sur l’index droit.
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Allez, quoi, Monsieur, concentrez-vous. Je sais bien que ça a été dur, pour vous, de perdre vos deux jambes comme ça, à la guerre, mais quand même. Regardez, vous y arrivez bien avec vos ongles et vos cheveux. Faites donc un petit effort.

29/06/2018 – Ça m’a pris comme ça, d’un coup : j’ai décidé d’arrêter le gluten, le lactose, le sucre et le chocolat. Déjà un quart d’heure que je tiens bon, depuis le dessert. Et pour l’instant, je dois dire que ça va.
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Et tandis que le jeune idéaliste raconte à qui veut l’entendre qu’il veut changer le monde, son père réactionnaire prend le taureau par les cornes et participe à chaque instant à la grande révolution climatique.
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Voilà un paradoxe que je ne m’explique pas : les souliers blancs de la petite fille noircissent dans la terre, or je me souviens très bien l’avoir vue, il y a six mois, marcher dans la neige avec ses souliers noirs, et rien.

28/06/2018 – À l’heure où les professionnels du secteur de la santé s’alarment de l’exposition des plus jeunes à la pornographie, je repense à tous ces enfants qui, devant leur télévision, ont assisté en direct au France-Danemark obscène, flaccide, d’avant-hier. Mais que fait le législateur ?
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Et cette fameuse balle perdue, finalement localisée. Entre les jambes de l’avant-centre.
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Promis, après, j’arrête avec cette parodie de match. D’autant qu’en vrai, cela ne m’intéresse pas beaucoup. C’est juste de la jalousie. J’aimerais bien, moi aussi, que par centaines de millions les téléspectateurs aient le regard braqué sur moi quand je commets une faute professionnelle.

27/06/2018 – Depuis le début de ce Mondial, le recours à l’assistance vidéo fait couler beaucoup d’encre. Hier toutefois, lors du match opposant la France au Danemark, l’arbitre a préféré ne pas y faire appel. Il aurait déclaré que les ralentis allaient plus vite que le direct.
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Pour le coup, rarement match aura aussi bien mérité l’épithète nul.
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Cela dit, une telle partie va faire les affaires de la fédération. On s’attend à un afflux massif de nouveaux licenciés, notamment chez les chômeurs de longue durée. Pensez donc, vu le niveau technique affiché par l’équipe de France, même moi je me dis que j’aurais ma place. Alors quand on sait les primes accordées aux joueurs pour ce footing d’une heure et demie, il faudrait être sot pour ne pas envoyer sa candidature.

26/06/2018 – Il l’aime, elle l’aime, pour rien au monde ils ne se quitteraient. En dépit de quoi ils passent huit heures par jour dans des bureaux et avec des collègues que de leur propre aveu ils ne supportent pas. Voilà qui en dit long sur les priorités des amoureux.
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Allez les Bleus ! La France entière est avec vous, chacun derrière son poste de télévision ! (Sauf, peut-être, quelques moralisateurs occupés à repêcher des migrants en Méditerranée).
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Mon premier court après mon second pour le manger. Mon second court devant mon premier pour ne pas se faire manger. Mon troisième serait le nombre de protagonistes de cette scène de course-poursuite si nous n’étions pas là pour les observer. Mon tout est une charade.

25/06/2018 – Il faut que l’esclave soit bien cruel, et vicieux, pour pousser son maître à le châtier ainsi à coups de fouet et à lui verser sur le front tant d’huile brûlante.
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Né en 1981 et n’éprouvant aucune sympathie pour les réseaux sociaux, je crois comprendre la solitude des derniers grands sauriens. Ma race aussi est en voie d’extinction.
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Et puis il y a des expressions comme ça, auxquelles je ne me ferai jamais. Comme par exemple dire Je me suis planté pour avouer une erreur. Être planté me semble au contraire une conjoncture des plus enviables. Et quand avec un peu de patience les racines suivront, alors tout ira bien.

24/06/2018 – On s’intéressera au cas limite du clown qui fait des tours de jonglerie au feu rouge. On pourrait le croire tout entier mû par un réflexe élémentaire de survie, glanant le matin quelques piécettes qui sont sa pitance du midi. Mais il jonglerait tout pareillement là, à ce carrefour fréquenté, s’il voulait se suicider à petit feu dans le nuage des gaz d’échappement.
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Certains jours, l’aveugle en viendrait presque à regretter de n’être pas sourd aussi.
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Toute petite déjà, elle voulait être esthéticienne. Et voilà réalisé son rêve d’enfant : depuis deux mois, elle a trouvé un poste de thanatopractrice au funérarium.

23/06/2018 – Il y avait dans ma classe, à l’école primaire, deux Christine si inséparables qu’aujourd’hui, je suis toujours surpris quand il m’arrive de ne rencontrer qu’une seule femme portant ce prénom. L’impression de voir Rémus sans Romulus, Dupond sans Dupont, Laurel sans Hardy.
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Et pendant que j’épluchais sept carottes (7 !), deux aubergines (2 !) et quatre courgettes (4 !), soit pas moins de treize légumes (13 !), poussivement, le Brésil attendait les arrêts de jeu pour mettre deux petits buts au Costa Rica.
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Je ne crois pas qu’au moment de ficher son pénis entre les cuisses de la femme, l’homme pense à la fille qui peut-être en sortira, sa fille donc, qui un jour, à son tour, accueillera entre ses cuisses le pénis d’un homme. En tout cas, je connais plus d’un père qui est tombé de haut.

22/06/2018 – Quand je vois la hargne avec laquelle s’invectivent les supporters de Nadal et ceux de Federer, je me dis que j’ai bien fait de raccrocher la raquette à douze ans. Qui sait. La situation est déjà assez envenimée ainsi.
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Étymologiquement, il est tout à fait pléonastique de dire que dans le voyage, ce n’est pas la destination qui compte, mais le chemin parcouru. Rappelons que le mot voyage dérive du latin via, la voie. Aussi, je propose de simplifier la terminologie et de ne plus nommer voyageur le touriste qui se contente de faire et refaire la même photo que tout le monde, mais voyeur.
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On peut légitiment s’attendre, dans une armoire à pharmacie, à trouver des médicaments. Dans une armoire à jouets, des jouets. Et, dans une armoire à chaussures, ma foi, des chaussures. Dès lors, on manipulera en douceur l’armoire à glace, si fragile.

21/06/2018 – J’ai été plutôt économe, hier. À peine brûlé, en vingt-quatre heures, l’énergie qu’une famille malienne consomme dans l’année.
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Jadis, plus qu’une destination en soi, la Picardie était considérée terre de passage, une étape au mieux, en route vers d’autres contrées plus attirantes. Mais il faut reconnaître que depuis la création des Hauts-de-France, le touriste s’arrête plus volontiers dans la région. Il va à Lille pour manger une moule-frite sur la braderie, au carnaval de Dunkerque, sur la Côte d’Opale ; il visite les beffrois du Pas-de-Calais, la citadelle d’Arras. Non, vraiment, la réforme territoriale de 2014, c’est un nouveau souffle.
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Ce saule pleureur qui s’échine à toucher terre avec ses branches sans réaliser qu’il y est déjà relié par le tronc me rappelle un certain nombre de personnes de ma connaissance.

20/06/2018 – Je ne couche jamais le premier soir. Ce n’est pourtant pas faute d’essayer.
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Officiellement trilingue, la Belgique ne m’apparaît pas enrichie d’une quatrième langue quand, pour fédérer le peuple autour de l’équipe nationale de football, elle se réunit sous la bannière de l’anglais. Elle me semble au contraire orpheline des trois premières.
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Donc, si je comprends bien, vous refusez que votre fille de onze ans aille fumer des clopes le soir avec ses copines, et que votre fils de treize ans boive des bières sous l’abri bus. Et pour mieux les surveiller, vous leur donnez un smartphone à chacun ? C’est bien ça ?

19/06/2018 – Professionnelle, elle s’en remit aux mains du coiffeur, qui lui fit une merveille de chevelure rousse et permanentée. Puis le maquilleur, armé de ses rouge à lèvres, mascara, fond de teint, lui refit le regard, le sourire, l’apparence. Après quoi elle translata ce 90-60-90 sculpté par les nutritionnistes pour l’exposer sous l’objectif du photographe, qui répétait Plus naturelle, ma chérie, oui, comme ça, naturelle.
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J’ai publié une vingtaine de livres, dit-il non sans fierté. Tout juste omet-il de préciser qu’il a dû fonder deux maisons d’édition pour cela.
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Elles sont jolies, ces roses, voyez ces couleurs. Et penchez-vous, humez, sentez comme elles sentent bon. Mais enfin, vu l’azote, le phosphore, le citrate d’ammonium et l’oxyde de potassium avec lesquels on les gave, ce serait malheureux qu’elles sentent le rat crevé, n’est-ce pas.

18/06/2018 – Et ça marche ! Voyant passer cet outrage de robe criarde, mal taillée et aux couleurs aussi éclectiques que tapageuses, on en oublie de regarder le laideron qui, avec malice, s’y est caché.
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Allez savoir comment naissent les associations d’idées. Avant-hier, lisant le message d’un inconnu sur un forum internet, j’eus soudain la certitude d’avoir affaire à un lecteur fanatique de Guillaume Musso qui boit exclusivement de l’eau dans des bouteilles en plastique.
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Non-fumeur, n’aimant pas le café, je n’étais vraiment pas fait pour le monde de l’entreprise.

17/06/2018 – Amis cyclistes, vous savez ma sympathie pour la cause. Et je comprends que vous défiliez dans la ville pour protester contre l’immunité de la toute-puissante automobile. De là à nous bloquer aussi, avec sept autres, en vélo.
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Telle est la supériorité de l’homme sur l’animal que le lapin, sans nous, n’arrive pas même à retirer ses chaussettes.
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Ne pourrait-on pas, sur le modèle de la fête des morts célébrée à la Toussaint, instaurer une fête des vivants ? On y penserait une fois dans l’année, après quoi on aurait moins de scrupules à oublier les anniversaires des amis.

16/06/2018 – Délicieux paradoxe n’est-ce pas, et tout à fait à l’image de l’homme, que la plupart des sites classés au patrimoine mondial de l’humanité se dégradent, soumis à la pression de touristes qui ne seraient jamais allés les visiter s’ils n’avaient été classés au patrimoine mondial de l’humanité.
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Je ne saurais être propriétaire que de l’espace qu’à chaque instant, je piétine.
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Et pendant ce temps l’aveugle, empêtré dans la gangue de smog urbain au-dessus du périphérique, traversant un pont d’où l’on pouvait voir une décharge abusive sur la droite et, sur la gauche, un campement de réfugiés, l’aveugle pleurait de joie et répétait C’est un miracle ! Je vois, je vois !

15/06/2018 – Voilà débutée la grand-messe du football, pendant un mois la planète ne parlera de rien d’autre – sauf bien sûr les muets, les peuples des déserts et des forêts primaires, les migrants disparus en mer et les quelques malheureux qui, ces derniers jours et les prochains, sont morts et mourront dans la rue, dans le métro, sous des ponts, de faim. Et à ceux qui crient Panem et circenses, j’ai envie de répondre Panem ?
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Quelle belle machine rutilante tout de même que le capitalisme. Voyez ces rouages bien huilés, ces couleurs étincelantes, ce goût pétillant. On aurait presque envie de l’acheter si on ne nous l’avait pas déjà vendu.
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Je suis un citoyen du monde, dit-il comme pour dire Cette année, c’est moi qui gagne.

14/06/2018 – Fauché par une voiture au lendemain de la leçon sur la guerre de 1870, il mourut sans savoir qu’on avait reconquis l’Alsace et la Lorraine.
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Hier encore je déplaçai une montagne, et pas la moindre. Hélas, dans le même temps la terre tourna dans la même proportion que moi, si bien qu’à un rien près je dus la reposer là où je l’avais trouvée.
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Elle avait décidé de parler, finalement. Trente ans que ça durait, trente ans de harcèlement, d’intimidation, de gestes. Au jour du procès, de lui, elle parlait comme d’un ogre. Tout ce qu’il avait dit fut retenu contre lui, et les photographies de vacances avec les enfants, les lettres d’amour et petits mots doux laissés sur le frigo, les je t’aime tracés dans le sable et dans la neige ; imaginez, trente ans de mariage. Les preuves ne manquaient pas.

13/06/2018 – Il est entendu que la bouteille en plastique, jadis pétrole gisant sous les planchers océaniques, tel le saumon qui s’en retourne frétillant vers le lieu de sa naissance, un jour prochain retrouvera son océan.
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On s’épargnerait bien des confusions si l’on comprenait enfin que Jésus Christ, qui se prétendait le fils de Dieu, en était en réalité le père.
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Le philosophe dit et répète qu’on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau. Qu’on ne voit jamais deux fois le même soleil. Qu’on ne respire jamais deux fois le même air. Bref, le philosophe n’a pas de scrupule à se vautrer maintes et maintes fois dans la même philosophie.

12/06/2018 – On ne sait plus quoi inventer. Prenez par exemple ce gel douche à la couleur douceâtre d’une mangue fraîche, dont la texture suave rappelle le jus de mangues fraîches et le parfum, résolument, celui de la mangue fraîche, qui illico vous enverrait à l’hôpital si jamais vous venait l’idée saugrenue d’en boire.
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Preuve encore que toutes nos entreprises sont vaines, je ne crache plus dans la soupe de mes ennemis depuis que j’ai appris que ma morve, excellente pour la santé, contient des bactéries et microbes régénérateurs du système immunitaire.
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On peine à imaginer que ce vieillard perclus d’arthrose puisse descendre du singe – et donc d’un arbre. Voyez les mille précautions qu’il doit déjà employer pour simplement descendre du bus.

11/06/2018 – Il y a quelque chose de fascinant à regarder les escalators fonctionner toute la nuit, pour personne, à voir l’énergie que l’homme est capable de déployer pour faire tourner ses choses en rond, inutilement.
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Les gens sont bizarres. Parfois, quand tu leur dis bonjour, ils répondent au revoir.
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On a tout à apprendre des animaux, déclare ce zoologiste en conclusion de sa conférence. Ce même zoologiste qui, le soir même, à ses enfants, dira de ne pas péter à table et de mettre la main devant la bouche quand ils éternuent.

10/06/2018 – Nous en avons plus appris dans les derniers deux mille ans de technologie que nous en avions précédemment appris à désapprendre en cinq cents ans de philosophie. C’est-à-dire : on ne sait décidément plus grand chose.
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Si encore l’alarme des voisins, en plus de dissuader les rôdeurs malveillants, pouvait éloigner les moustiques aussi.
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On lance l’alerte sur la disparition des oiseaux de nos campagnes : cessez donc, amis poètes, dans vos poèmes, de capturer ces pauvres bêtes.

09/06/2018 – Le mari de mon ancienne institutrice, me dit-on, n’a pas apprécié la plaque de marbre que j’avais déposée en hommage sur sa tombe – à ma maîtresse.
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Pris d’une intuition alors que je me brossais les dents, je me retournai, certain que quelqu’un m’observait dans mon dos. Pas manqué, dans le miroir, j’étais derrière moi.
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Hormis chez quelques happy few, l’Intranquillité de Pessoa suscite avant tout l’incuriosité.

08/06/2018 – 6 euros le jus d’orange frais en terrasse : tu m’étonnes que les clochards parisiens aient mauvaise mine.
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– Vous avez une cigarette ?
– Non, désolé, je ne fume que passivement.
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J’ai pour habitude de prendre ma douche à l’heure des informations, avec la radio. Tout juste assez fort pour m’assurer qu’un monde existe encore derrière l’écran protecteur de l’eau, mais pas assez pour entendre ce qu’il s’y passe.

07/06/2018 – Il y a deux types de personnes, dans ce train : la majorité pianote sur un ordinateur, sur un smartphone, tandis que quelques résistants s’accrochent au livre comme à un radeau en perdition. Ceux-là ont en général la soixantaine bien entamée, quoique certains parmi les anciens aient cédé aux sirènes de la technologie. Sans doute prétendent-ils nous faire croire, malgré leur visage buriné, qu’ils sont encore un peu jeunes. Et moi de lire un livre, seul trentenaire, et à le lire comme on boirait à grandes gorgées à la fontaine de jouvence.
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Merci, vraiment, dit-il au moment où le train entrait en gare, merci pour cette formidable conversation. L’autre ne répondit pas : à quoi bon commencer maintenant ? En deux heures, il n’avait pas pu en placer une.
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(J’avais, pour conclure, prévu tout autre chose. Et puis non, finalement. Sans être fétichiste, ce n’est quand même pas tous les jours qu’on a l’occasion de serrer la paluche de Jimmy Page).

06/06/2018 – Enfant, j’ai connu un vieux qui avait perdu un bras à la guerre. Et il fallait voir comme il était joyeux, le vétéran, avec son sourire indécrottable et plaisanteries en rafales, il avait toujours un bon mot. Alors quoi, le bœuf ne pourrait pas vivre heureux au prétexte qu’on lui a prélevé une ou deux côtes à griller au barbecue ?
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Relisant de vieilles notes, je retrouve celle-ci : Je suis un incompris. Aucune idée de ce que je voulais dire.
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Voyez encore le gibbon, et l’albatros, le castor, la gerbille, connus pour leur indéfectible monogamie. Voyez où les a menés cette fidélité furieuse. Des castors, je vous dis, des gibbons. Après, c’est comme tout. C’est votre affaire si ça vous plaît de vous promener dans la rue avec des poils sur les oreilles ou des plumes au cul.

05/06/2018 – Dans toute chose il y a deux parts. Or la première part étant une chose et, cela va de soi, la seconde également, on peut donc dire qu’il y a, dans toute chose, quatre parts.
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Comédie ou tragédie ? À la veille du 36è Marché de la poésie le constat est alarmant : on a atteint le point où il y a plus de gens qui écrivent de la poésie qu’il n’y en a qui en lisent. J’entends par là que nombre des premiers, visiblement, ne relisent pas même les funestes élucubrations qu’ils s’entêtent à appeler manuscrit.
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Les végétariens néanmoins ne se privent pas pour bouffer le nez des carnivores.

04/06/2018 – Certaines œuvres musicales me donnent envie non pas de les écouter encore et encore, ni même d’apprendre la musique pour les jouer, mais d’en faire partie, être une note fût-elle indiscernable, ordinaire, attendue. Être, plus qu’un simple rouage du mécanisme, un fragment nécessaire de l’harmonie.
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Deux côtes cassées, un poumon perforé. Encore heureux que c’était un match amical.
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Suivant l’exemple de la lutte contre le tabagisme, l’on fit inscrire sur tous les panneaux à l’entrée de la ville Respirer nuit gravement à la santé.

03/06/2018 – Et donc, en résumé, la miséricorde divine, c’est avoir donné à la femme un corps rond, des manières douces, et à l’homme un esprit carré, une tête dure.
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Plus malin que tous, ce Belge fait construire sa maison au bord de l’autoroute. Au moins est-il certain de ne pas se faire exproprier.
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Ces jours-ci je me sens comme un poisson dans l’eau – mais alors une eau à peine trop chaude, d’un ou deux degrés, une eau un peu acide et rongée par les plastiques, une eau irrespirable que tous les autres poissons auraient désertée.

02/06/2018 – Je ressemble à quelqu’un qui ressemble à quelqu’un qui ressemble à quelqu’un qui ne me ressemble pas, mais alors pas du tout.
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Voyant deux hommes sortir du métro main dans la main, je me dis que c’est bien, qu’il faut se montrer ainsi, que c’est important. Et aussitôt réalise le long, long chemin qu’il reste à parcourir pour que les homosexuels puissent se promener sans qu’on trouve cela bien, important, normal.
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Tous nous sommes, beaucoup plus qu’on ne le croit, des insulaires.

01/06/2018 – Pendant tout l’hiver on lui reproche de ne pas faire assez d’efforts, on blâme son inertie, puis, une fois le printemps arrivé, on l’oublie dans son recoin, passant devant lui comme s’il n’existait pas, parfois même on lui donnerait des coups de pieds tant il est inutile. Et lui, esclave moderne, qui malgré tout continue de nous servir comme pour tendre l’autre joue. Ce radiateur, il serait un peu catholique que ça ne m’étonnerait pas.
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– Et tes parents, comment vont-ils ?
– Oh, comme deux retraités qui ont passé leur vie à travailler et à éduquer des enfants qui ont quitté la maison à dix-huit ans.
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Elle aurait été élue reine de la pâquerette, une telle frivolité eût-elle existé.

31/05/2018 – À neuf heures, comme tous les matins, il revient sans s’en émouvoir sur les lieux du crime. Là, personne ne l’inquiète. Au contraire, on le salue, on lui parle de choses et d’autres, lui souhaite une bonne journée. Cela dit, si vous lui demandiez sa version des faits, il plaiderait non coupable. Il va seulement au travail.
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Je ne sais pas pour vous, mais moi, dans je baptise, j’entends moins jeu que bêtise.
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Quelle affaire ! Je me souviens de la première fois que j’ai fait le plein tout seul, à la pompe ; la sensation de liberté, alors ! Pistolet à pétrole dans l’embouchure du réservoir, paiement par carte de crédit, j’étais le roi du monde, devant moi sur la route on déroulait le tapis rouge. Et quoi, c’était 1999, c’était la province, on apprenait par mimétisme en regardant faire nos parents. Je ne pouvais pas savoir qu’être adulte, c’est se comporter en enfant.

30/05/2018 – Oui, en 2018, certains pensent encore que la pire chose qui puisse leur arriver est d’avoir un service de table dépareillé.
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Il ne faut pas mésestimer la dangerosité du vélo en ville. Outre le risque de se faire renverser par une voiture, on n’est jamais à l’abri d’attraper un moustique au coin de l’œil, ou une jolie jeune femme.
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Dès lors, on comprendra qu’au terme de certaines vies, on soit tenté par la sénilité.

29/05/2018 – Engagé contre le gaspillage il ne se contente pas de trancher l’aileron du requin qu’il vient de tuer. Il lui arrache une dent aussi, et se confectionne un collier ma foi très tendance.
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C’est pathologique. Après déjà une femme et trois filles, il prit encore une maîtresse.
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Mon ombre ce matin trahit le fond de mon âme. J’ai beau me camoufler dans des couleurs joyeuses et éclatantes, elle reste vêtue d’un noir impudique, délétère, torturé.

28/05/2018 – Allez expliquer, à ce papillon, qu’il est strictement interdit de traverser les voies.
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Au risque d’énoncer un truisme : il n’y a assurément aucun rapport entre demander à quelqu’un de parler plus doucement et demander à quelqu’un de parler moins fort.
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La vie, long procédé d’essais et, surtout, d’erreurs.

27/05/2018 – Certains matins, je me sens si étranger à moi-même que même le mot étranger laisse en ma bouche un goût altéré, froid, lointain. Comme si quelqu’un d’autre tirait sur mes cordes vocales, jouait avec ma mâchoire. En ces matins d’extranéité, m’apparaît insurmontable la seule idée de prononcer le moi.
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Est-il si vain de comparer un framboisier ou le piaillement des oiseaux à la compagnie des humains ?
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Toujours, depuis la naissance, je porte sur moi – je suis – ce miroir de vérité à l’aune duquel il m’est le plus pénible de me regarder. Mais parfois, il faut. Comment, autrement, apprendre à se défendre ?

26/05/2018 – Il y a une semaine en Belgique, à grand renfort de gyrophares, la police pourchassait une camionnette de migrants ; une balle perdue tuait Mawda, deux ans, Kurde née en exil. L’on sait pourtant, depuis L’Odyssée, qu’il vaut mieux passer notre chemin pour rejoindre des terres civilisées quand on entend le chant des sirènes.
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On imagine aisément le final du Petit prince si, au lieu du mouton, il avait demandé le dessin d’un boulon ou d’un goujon.
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Prive-moi de mon corps, il me reste l’esprit. De l’esprit, il me reste le corps. Dépouille-moi de tout, corps et esprit, et à jamais je vivrai en toi, mon corps dans ton remords et mon esprit dans ta vanité, ta fierté, ton dédain ; tu ne me tues pas si tu me tues, tu fais de moi un dieu.

25/05/2018 – On a tous des amis comme ça, qui disent toujours que tout va bien et qui ont l’intrépidité d’y croire. C’est pour ceux-là qu’on s’inquiétera le plus.
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L’anthropomorphisme, un gravillon, la poésie et le hululement de la chouette, c’est comme tout, ça n’est comparable en rien.
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L’homme ne meurt jamais seul. En sa tombe fleurie à la nausée, il emporte aussi l’arbre qui a donné son cercueil.

24/05/2018 – L’absolu tient sur les épaules des petits, des faibles, de ceux qui n’ayant pas de mains ne pèsent rien et qui, n’ayant jamais rien inventé, à chaque instant, assument la paternité, la pérennité de tout.
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Bientôt asséchée, la rivière méritera enfin son nom quand il n’en restera plus que la rive.
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Les techniques scientifiques de reconstitution faciale nous permettent de nous représenter le visage qu’aurait eu Rimbaud à soixante, soixante-dix, quatre-vingt ans. On aurait même, par extrapolation, recomposé son écriture. Ainsi son dernier poème : acheter lait et beurre, faire vaisselle, repriser chaussettes.

23/05/2018 – Toujours attendre quelques secondes, quand on coupe des betteraves, pour être certain qu’on n’a vraiment coupé que la betterave.
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J’ai eu beau invoquer la discrimination positive, on m’a encore refusé le rôle de Mohamed Ali.
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Parfois il faut savoir faire son deuil des vivants aussi.

22/05/2018 – J’aime me faire enculer tous les soirs, lit-on sur la porte des toilettes de cette aire d’autoroute. Didactique, la personne ayant livré cet aveu s’est par ailleurs fendue d’un rapide croquis explicatif. On déplorera seulement son piètre sens des proportions. Les jeunes qui passent par là pourraient se faire des idées.
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Platitude des rêves et aspirations de nos contemporains, qui se comptent donc en mètres carrés plutôt qu’en mètres cube.
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Oui, c’est vrai, il n’y a pas que le sexe dans la vie. Parfois hélas, il n’y a pas non plus de vie dans le sexe.

21/05/2018 – Il a fallu traverser bien des épreuves, bien des époques, connaître le Big Bang et l’embrasement liminaire des soleils, voir s’instituer mitose et méiose, conquérir la terre ferme depuis les profondeurs abyssales, il a fallu tout cela pour que ce matin, trônant au sommet des États-Unis qui sont le sommet de l’humanité, trônant donc au sommet de l’évolution, il a fallu conquérir ces milliards de victoires pour que Donald Trump puisse ce matin fourrer son doigt dans son appendice nasal et en extraire cette petite merveille de mucus.
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Ne vous inquiétez pas. Même si Dieu, le Paradis et les Enfers n’existaient pas, même sans la perspective du Jugement Dernier, nous sommes des millions et des millions à vous regarder et nous savons compter.
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À quoi bon la haine si c’est pour en faire un sentiment mesquin ? Haïr, d’accord, mais avec amour, en souverain ; quand on hait il faut aimer haïr. Toujours, dans tout, l’amour.

20/05/2018 – Dire Je prends mes responsabilités. Dire Je suis un homme intègre. Dire J’assume. Et dans la foulée démissionner. On n’a sans doute pas reçu la même éducation.
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Pour chaque auteur existe le livre de trop, ce livre écrit par habitude et qui ne sera publié que par amitié – cet avatar raisonnable qu’on brandit pour ne pas avoir à invoquer la complaisance. Écoutant Emmanuel Merle faire lecture de son Dernières paroles de Perceval, je me dis que ce n’est pour lui qu’une vague notion lointaine, un écueil caché au recoin de l’horizon ; écris, Emmanuel, écris ! D’autres me laissent moins péremptoire. L’impression que, pour eux, le premier livre était déjà admirablement surnuméraire.
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L’un des secrets les mieux gardés du chat est son pouvoir de divination, sa précédence sur l’avenir. Voyez celui-ci qui, sobre comme un diable, à tout instant, est capable de bondir très exactement dans le chat qu’il sera un instant plus tard.

19/05/2018 – C’est un avantage certain, quand on est président de la République, que d’avoir la voie ouverte par les motards. Jamais on ne reste planté dans les embouteillages, quand on est président, l’escorte policière veille à cela. Tous les feux sont verts, même s’ils sont rouges. Au demeurant un président n’est jamais en retard, et même s’il l’est c’est encore un retard honorable, un retard admissible, un retard de président. Mais enfin, je n’échangerais pas pour autant mon agenda avec le vôtre, monsieur le président.
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On dit que le coq chante à l’aube. Pour ma part, j’ai plutôt l’impression qu’il n’en est encore qu’à s’éclaircir la voix – le récital viendra.
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Encore un salon de coiffure que je ne fréquenterais pas, dont les vitrines sont couvertes de mannequins, modèles, égéries et sirènes merveilleusement grimées qui, une fois la mise en pli terminée, deviennent de vieilles bonnes femmes à l’air acariâtre et aux cheveux violets.

18/05/2018 – On oublierait presque qu’on a un front, un menton, un nez, s’il n’y avait tant de murs où se cogner.
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Le smartphone, opium du peuple ? Relisez les carnets publiés par Cocteau, il y a un gouffre entre la fébrilité, la poésie bordée de précipices de l’opium, et les jeux abêtissants, avilissants, aliénants, auxquels les millions d’anonymes jouent, matin et soir, dans le métro.
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C’est le plus beau jour de ma vie, dit-il comme pour dire que c’était le tout premier. L’histoire lui donna tort. Ce fut le dernier.

17/05/2018 – Quel gâchis, quand on pense aux guerres, catastrophes naturelles, famines, et autres épidémies, quel gâchis de glisser sur une plaque d’égout et se briser la nuque contre le bord saillant du trottoir, tout ça parce qu’il a plu trois gouttes.
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Prends ton mal en patience, Julien – et Nicolas, Sébastien, David –, dans vingt ans ton prénom fera très dernier cri.
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On éteint le réveil, on se lève, on va aux toilettes. On prend le petit déjeuner, se douche, se prépare. On enfile nos gestes et, d’un jour à l’autre, on croit se superposer à soi-même, mais le miroir ne se laisse pas berner par notre petite comédie. À trop se caricaturer, plus on prétend se ressembler, plus on s’éloigne de soi.

16/05/2018 – Las d’être stigmatisé lui aussi au lieu de jouir d’une réputation à la hauteur de son art, depuis qu’il a parlé avec un non-voyant et une personne de petite taille, le conducteur de bulldozer aimerait qu’on ne l’appelle plus démolisseur, mais bâtisseur de ruines. Voire, architecte de la reconquête.
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Inconséquente Academy of Motion Picture and Sciences qui, parmi le nombre d’oscars qu’elle a décernés pour des films sur la deuxième guerre mondiale, n’a jamais daigné concéder une de ses statuettes à M. Adolf H., sans qui pourtant rien de tout cela n’aurait été possible.
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Le nez du rhinocéros, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé.

15/05/2018 – Il n’a point commis l’adultère, point dérobé, point porté de faux témoignage contre son prochain ni convoité aucune chose qui ne lui ait appartenu. C’est que les occasions lui ont manqué.
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À vous, mes proches dont les enfants – le temps passe si vite – se livreront bientôt en spectacle pour la fin d’année : soyez économes de vos applaudissements, pondérés dans la louange. Oui, vous serez fiers de vos mouflets, alors, la larme à l’œil et le sourire béat, mais pensez aux querelles futures, bande de réacs, quand à dix-neuf ans ils quitteront la fac pour écrire des poèmes ou auditionner au cours Florent.
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Pas de SPA à Spa, mais des spas, tous les deux pas.

13/05/2018 – Il y a autant de manières d’être silencieux que de ne pas finir sa phrase.
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Rencontre littéraire, dernière question avant le gong : quel est le roman qui, récemment, vous a le plus marqué ? L’auteur, enjouée et très spontanée, parle de Foenkinos. Puis le gong, le clap de fin, applaudissements, merci et au revoir ; le public s’en va. Et l’on se demandera à juste titre s’il serait resté si la question n’avait pas été la dernière, mais la première.
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Inutile d’avoir étudié beaucoup d’anatomie pour savoir que la queue du cheval ne se situe pas derrière son crâne, mais juste au dessus de son trou du cul.

13/05/2018 – Quelle subtilité, quelle finesse que ces poètes révolutionnaires, ces écrivains engagés comme on dit, chantres de l’insurrection contre la pesanteur des masses ignares et le joug des puissants, quelle subtilité, après les avoir entendus dévider la dialectique de l’intransigeance, de les voir danser sur la musique la plus niaise et commerciale que la masse ait jamais plébiscitée.
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C’est un peu… comment dire, c’est… non attends, je cherche le terme exact, le plus juste (précisons qu’il est un peu saoul, celui-ci)… c’est un peu… tu sais, moi, je suis précis (léger haut-le-cœur)… je suis attentif au langage… le langage, c’est ce qui me fait vivre (petit rot furtif, discret, l’habitude, elle n’a d’ailleurs rien remarqué)… enfin tu vois, quoi, ce que je veux dire c’est que c’est un peu… oui, voilà, c’est ça : c’est quand même un peu con.
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Notons qu’il y a un type qui, un jour, quelque part, a pensé judicieux que le tire-bouchon s’enroule à droite, et qui a fait de cette fulgurance son legs à l’humanité.

12/05/2018 – Tous, nous donnons à la monnaie plus de valeur que la monnaie n’en a. Et pendant ce temps, deux gusses s’adonnent à la philosophie devant la porte des toilettes.
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Je n’ai pas déchiré ma chemise, la vie s’en est chargée. Pour ce qui est de mon pantalon, je me suis donné la peine de la devancer.
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L’homme au demeurant n’est jamais que la grimace asymptotique du singe ayant désappris à être drôle sans le savoir. Du reste, il l’imite bien mal.

11/05/2018 – On les croit souvent opposées en tout, pourtant les mathématiques et la poésie sont parmi les instruments les plus puissants dont nous disposions pour appréhender le monde qui nous entoure. Angles complémentaires de la vision, mères de bien des révélations épiphaniques, elles offrent une ouverture sur ce que le profane retient inaccessible – encore faut-il s’y aventurer avec pudeur. Face à cette éventualité, je comprends qu’il soit tenté de courir, courir, courir.
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J’habite au dernier étage, lit en mansarde sous les combles. La chute n’en sera que plus belle et, d’ici-là, ma tête repose au plus près des étoiles.
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Procrastinateur est le poète. S’il s’attaque frontalement à la question de la beauté et à la laideur du monde, c’est surtout pour ne pas avoir à résoudre celle de son assiette vide.

10/05/2018 – Je me demande de quoi j’aurais l’air, sur une statue à mon effigie. Moi-même, le plus souvent, je ne me ressemble pas.
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Vieille avant l’heure, taiseuse et indifférente à tout, elle a passé une vie sans joie ni peine, simplement parce qu’il fallait la vivre. On lui a connu peu d’amis, moins d’amants encore. Au village, elle passait pour simplette. Et finalement, à l’orée des cent ans, on s’émerveille qu’elle n’ait pas changé. Tant il est vrai qu’elle est la mieux conservée.
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Chérie, il faudrait peut-être penser à acheter un lit plus grand. Si tu voyais toutes les personnes qui y défilent chaque nuit.

09/05/2018 – Respectueuse de la tradition, et non sans gravité en ce jour d’enterrement, elle revêtit le noir du deuil. Tout juste enfila-t-elle, pour la soirée, le soutien-gorge assorti à sa petite culotte échancrée de satin rouge.
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Il n’y a rien de plus écologique et économique que le moteur électrique. Sentez en outre comme la conduite est aisée, fluide, confortable. Ces moteurs, on les entend à peine ronfler. Tenez, voyez ce vieillard avec son déambulateur, hop, il n’a rien entendu venir. Et cette petite vieille avec son caniche, hop, et ses deux petits-enfants, hop hop, pensez un peu à l’argent que ça coûte à l’État, les mômes et les vieux, à la sécurité sociale, aux caisses de retraite. Et la pollution, avec tout ce qu’ils mangent, les voyages, les jouets en plastique, les baignoires remplies trois fois par jour. Non, vraiment, comme je vous le disais, le moteur électrique, il n’y a rien de plus écologique et économique.
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Autant donner de la confiture à des cochons en effet, s’ils rapportent des truffes.

08/05/2018 – Ce ne sont ni les sommets rocailleux ni les glaciers qui me stupéfient. Ni, du reste, les prairies fleuries, les torrents tumultueux, les chamois dévalant la pente cornes en avant. Avant tout, ce qui me laisse pantois, c’est le mot montagne, un tantinet fourre-tout avouons-le.
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Grand naïf, va ! On lui avait pourtant dit qu’enrobée du serment d’éternité, la fine alliance glissée au doigt de son épouse valait ceinture de chasteté.
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Arrive un temps où l’on se sent humain par habitude plus que par élection. Il est si facile de suivre l’ornière sans y accorder plus de pensées. Heureusement, reste toujours la possibilité d’aller déambuler une heure dans une galerie commerçante, redescendre au niveau de la bête pour se souvenir. L’humanité n’est pas un don reçu verticalement de génération en génération, c’est un choix renouvelé à chaque seconde.

07/05/2018 – Les cheveux et les ongles continuent paraît-il de pousser après la mort. Vexé comme un pou, le chauve s’en mord les doigts.
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Romance bancale
entre un gros banquier
et une belle banale
éprise du chéquier
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Je n’ai jamais osé demander à mes parents pourquoi ils m’avaient fait. Peur d’entendre que je suis moi aussi le fruit d’une autre irresponsabilité.

06/05/2018 – La fin était proche. Ses enfants se relayaient à son chevet, attendant dans la dignité qu’il ferme les yeux. On espérait qu’après avoir gardé le silence pendant trente ans, il dirait enfin où il avait planqué le magot, ce trésor légendaire dont tous parlaient dans la région, secret de polichinelle dont il était le seul dépositaire. Or le voilà qui ouvre justement la bouche, il essaie de dire quelque chose, bientôt il crachera son dernier râle. Tous se relèvent, sauf l’aîné qui colle l’oreille contre ses lèvres. Vas-y, Papa, n’aie pas peur, parle, tu peux nous faire confiance. Je t’écoute. Oui, voilà. Puis, après avoir murmuré à l’oreille de son aîné, le vieux s’éteint. Alors, le pressent-ils, il a parlé ? Oui, il a parlé. Et quels ont été ses derniers mots, frère, qu’a-t-il dit ? Que ça lui grattait drôlement au cul.
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Homme, hommage, homologation, homérique. Femme, famine, diffame, infâme. C’est en tout cas ce qu’ils veulent nous faire croire.
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C’est le printemps, les femmes ont ressorti le décolleté. Et moi, j’ai repris mes déambulations en ville avec la braguette ouverte. Simple manière de voir où vont les préoccupations des gens.

05/05/2018 – Ah ! ces jeunes femmes, ces jeunes hommes qui affrontent la rue le nez dans leur smartphone. De nos jours, il est plus difficile de rencontrer l’amour que le capot d’une voiture.
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Il y a eu Dagobert, dont on chante toujours la chanson, Louis IX le saint, François 1er le restaurateur des lettres, ou encore Louis XIV, le Roi-Soleil. Mais peu nombreux sont les monarques passés à l’immortalité. Et qui se souvient de Sigebert 1er, de Childebert IV, de Carloman II ? On est curieux de voir la place que la postérité accordera à Emmanuel Macron.
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M’expliquera-t-on enfin pourquoi diable nous devrions conspuer la cigale et offrir notre sympathie à la fourmi ?

04/05/2018 – Fête costumée, les masques tombent. L’ami qui depuis dix ans s’obstine à nous faire croire qu’il est informaticien se révèle être un pirate, le consultant en stratégie un archevêque et le banquier un chimpanzé.
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Or comment se réjouir du retour du soleil quand on sait le nombre d’enfants qui se noieront dans des piscines cet été ?
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Voilà un problème efficacement résolu : contre deux euros, j’ai emporté l’écriteau Tout doit disparaître.

03/05/2018 – On ose à peine imaginer les fratricides commis si, au lieu d’être tous nés là où ils sont nés, la moitié des supporters ultras du PSG avait vu le jour à Marseille, et ceux de l’OM à Paris.
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La fumée vous dérange ? demande-t-il à tout le monde sur le quai, dix, vingt, trente fois, alors qu’il n’a pas même de cigarette à la main. Et dans les yeux des voyageurs je vois bien qu’on ne le prend pas pour un homme particulièrement courtois, mais pour un fou.
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Une taupe avec laquelle je discutais et qui, assez incroyablement, n’était ni aveugle ni hémophile, se montra bien surprise de me voir ni unijambiste ni phtisique.

02/05/2018 – Selon l’OMS, neuf personnes sur dix sont exposées quotidiennement à un air vicié par les particules fines. Et de citer Delhi, Pékin, Shanghai, Lima, Mexico. Heureusement bien sûr, avec toute ma famille, mes amis, mes proches et même les moins proches, on fait partie du décile gagnant. L’exception culturelle.
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Pendant deux ou trois ans, mes neveux m’ont cru doué de pouvoirs magiques. Puis ils ont compris, pour la télécommande.
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Le réchauffement climatique ? Oh, vous savez. Tant que les femmes se promènent en petit short et débardeur.

01/05/2018 – De deux choses l’une : soit deux armées de souris se sont livré une bataille calfeutrée la nuit dernière sous ma toiture, soit les fourmis cette année ont de très, très grosses pattes. Sinon, éventuellement, il a peut-être un peu plu aussi.
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Tous les spécialistes s’accordent à dire que la propriété individuelle est le fléau de notre civilisation. Allez hop, donc, on passe à la polygamie.
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Quelle frustration, c’est toujours au moment où on a le plus envie de mûres que le roncier devenu rosier donne une fleur.

30/04/2018 – La presse fait tout un foin quand Donald Trump et Kim Jong-Un se livrent leur petite guerre atomique par déclarations interposées, et quand soudain la tension retombe on continue à ne parler que de ça. Tous ces journalistes chercheraient à justifier leur salaire qu’ils ne s’y prendraient pas autrement.
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Mise en abyme : Bruxelles, vue de haut, épouse la forme d’une goutte d’eau.
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On n’a qu’une vie, dit-il. Et en effet il a toujours manqué d’imagination.

29/04/2018 – Pas manqué, comme tous les ans je suis en retard : bon anniversaire, Vincent, je t’appelle tout à l’heure.
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Tel le sculpteur qui en petites touches qu’on nomme art ôte de la matière à la matière, donnant à la forme cette nouvelle identité qu’elle n’a jamais eu et qu’elle n’aurait jamais eu sans lui, d’un coup de poignet imparable et expérimenté, je me fais un art de retrancher à mes dents le brin de persil qui prétendait y rester soudé.
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C’est un fieffé menteur, un fourbe, un dissimulateur. Il suce des pastilles mentholées.

28/04/2018 – Loin de moi l’idée de vous alarmer, mademoiselle, mais un homme louche vous suit. Voilà déjà plusieurs semaines qu’il vous file dans la rue, dort sous votre fenêtre, vous espionne. Partout où vous allez, il va, il prend les mêmes bus, les mêmes trains, fréquente les mêmes supermarchés, les mêmes cinémas. Et je sais de quoi je parle ; c’est que moi-même, je vous poursuis depuis plus longtemps encore.
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Il n’est guère raisonnable de projeter un si long barrage au milieu d’une si petite île.
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À l’aide, vite, au secours, mon ami fait un malaise ! Y a-t-il un poète dans la salle ?

27/04/2018 – Reconnaître le côté pile du côté face, d’accord, je sais faire. Mais le côté ping du côté pong ?
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Parmi toutes nos inventions, il en est peu qui aillent davantage à l’encontre de leur visée que le déodorant pour toilettes. Faites l’essai, pulvérisez-en quelque part où il n’y a aucune raison de le faire. Au milieu de la forêt, ou au sommet de la montagne. Sur un iceberg. Sous vos aisselles. Résultat garanti : aussitôt, plus imparable que la madeleine de Proust, la réminiscence d’un chiotte.
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Repassé par Paris, l’autre jour. L’impression qu’il y avait plus de pigeons que d’habitude.

26/04/2018 – Par le plus singulier des hasards ils se raccrochèrent au nez exactement en même temps. Aucun des deux n’en sut jamais rien.
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Ah ! l’ice cream à l’ail, ce crime.
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Indécise ce matin, frissonnante et balbutiante, la nature hésite entre rire et pleurer. J’en veux pour preuve la gouttelette qui perle sur chaque brin d’herbe, séchée par la fraîcheur d’un léger vent d’ouest, sous un soleil qu’on croirait encore ankylosé. L’aube est cadeau qu’on ne peut garder qu’une seconde.

25/04/2018 – C’est tout bonnement incroyable. Le fossoyeur refuse de me croire quand je lui dis que cette vieille dame émaciée – paix à son âme – n’est pas ma grand-mère. Je l’ai tout de même mieux connue que lui.
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Humour à part, les enterrements étant toujours propices à s’épancher en lieux communs, me vient l’envie d’écrire qu’on est bien peu de choses. Au moins ai-je le cœur plus léger d’avoir, hier, ressuscité une souris.
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Et pendant qu’on se recueille, des nuées de femmes enceintes exposent leurs rondeurs indécentes aux yeux de tous, y compris des plus jeunes, d’un air de dire Voyez, j’ai aimé ça.

24/04/2018 – Dos toujours bloqué, douleurs intolérables, je n’ai pas dormi de la nuit. Il y a trente ans, si j’avais eu à subir ne serait-ce que le centième de cette souffrance, j’aurais gémi, pleuré, hurlé au désespoir. Et pourtant, pas une larme. C’est que je suis devenu adulte. La vie est belle, dit-on ; elle s’évertue surtout à nous rendre la peau dure et les yeux secs.
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Faire un enfant. Le crime parfait.
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Et l’ostéopathe qui, hier, m’annonçait que la douleur mettrait trois ou quatre jours à s’estomper. Ils disent toujours ça, les ostéopathes, ça fait partie de leur métier. En général, on gambade dès le lendemain. Aussi, je n’ai peut-être pas été assez méfiant. J’aurais dû séquestrer son passeport.

23/04/2018 – Ils sont si nombreux à se chamailler, là-haut. Allez savoir lequel est le schizophrène qui a enfanté les autres.
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Les oiseaux chantent, ce matin, qui me rappellent mon année berlinoise. Les amitiés et les amours sans horizon déterminé, les nuits de saphir qui embrassaient le petit jour comme un serment renouvelé, la ville était à nous, démiurges aux pieds nus. C’était Berlin, j’avais les vingt-quatre ans légers et infinis, toute géographie abolie. Et les oiseaux, à l’aube, quand nous errions dans les décombres des ambitions des communistes, Alexanderplatz, Karl-Mark-Allee, Palast der Republik, Ernst-Thälmann-Denkmal, les oiseaux restent mon souvenir le plus vivace. Petit peuple invisible, on prenait leurs sifflements indifférents pour une haie d’honneur. Et à plus de dix ans de là, d’autres oiseaux chantent dans l’aurore d’une autre ville, ce sont les mêmes pépiements, la même invocation de la lumière, la même désinvolture face à nos vaines intrigues d’hommes. Et moi, nuit blanche, le dos bloqué. J’ai trop dansé ces derniers jours, sans doute.
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L’amour, étrangement toxique. Toutes les femmes que j’aime se haïssent.

22/04/2018 – Voilà, c’est fait. Il y a douze heures environ, j’ai ingéré ces produits : acides citrique et ascorbique, citrate de sodium, sorbate de potassium et glycosides de stéviol. Et quelques esters glycériques de résine de bois. À présent, j’attends.
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Quelle étrange coïncidence ! Ainsi, vous non plus n’êtes pas né sur une île déserte ?
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Les Grecs, moins fiers d’avoir inventé la tragédie depuis que leur économie aussi est tombée en ruines.

21/04/2018 – L’écrivain, dont l’œuvre jouissait d’une solide réputation auprès des critiques avisés, mais qui n’avait qu’un succès mesuré, ne fut pas épargné par la crise de la quarantaine. Du jour au lendemain, il décida de reprendre ses études pour réaliser son plus vieux rêve : devenir ingénieur et calculer des pots d’échappement pour cyclomoteurs.
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Encore passible de la peine capitale dans certains pays, en 2018 plus que jamais, la sodomie est un acte politique radical. Pensez-y, avant de trouver prétexte à refuser.
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À première vue, on pourrait croire que ces deux agents d’entretien roupillant à l’ombre d’une porte cochère ont pris une pause abusive. Et pourtant non. Ils sont fort occupés à ne point trop éroder leurs balais, et à faire faire de substantielles économies à la municipalité.

20/04/2018 – Ensemble, le luxe et les cosmétiques de LVMH, Kering et L’Oréal représentent plus de 10% de la valeur indicielle du CAC 40. Telle est, à l’heure du réchauffement climatique, la puissance économique de l’inutile, du superflu – cocorico !
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Au ministère, on s’active contre le réchauffement. On a poussé la climatisation, et en effet il fait déjà plus frais.
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Était-il bien raisonnable de léguer le corps de la planète à la science ? De son vivant qui plus est ?

19/04/2018 – Encore un peu engourdis, ces arbres, au sortir de l’hiver. Ils ont mis sept jours à se rhabiller.
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Toute sa vie, elle a gardé la même coiffure type années 1920. Trois ou quatre fois, son manque d’imagination l’a même propulsée à l’avant-garde de la mode.
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On passe des enregistrements d’oiseaux dans la rue, et c’est toute la ville qui pépie, piaille, piaffe et siffle. Mais est-ce assez ? Ne devrait-on pas jouer aussi le cognement du marteau-piqueur dans la jungle, la stridence de la sirène de police sur les atolls, la décompression pneumatique des portes du métro dans les cordillères ? Nous manquons tant de courtoisie dans l’échange culturel.

18/04/2018 – Mais quel raseur ! Après l’avoir monopolisée quarante minutes pendant que ses amies l’attendaient, il se permit encore de s’incruster à Noël chez ses parents et de lui faire trois gosses en sept ans.
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En revanche, la justice poursuivra difficilement le cycliste belge dopé à la bière.
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Ce soir-là, le prestidigitateur ne sortit ni lapin ni colombe de son chapeau, mais un roman d’Éric Chevillard. Nous fûmes bien peu nombreux à applaudir, dans le public. Du reste, on s’y serait attendu.

17/04/2018 – Si j’étais né muet, au moins m’aurait-il été concédé de me fantasmer une carrière de chanteur.
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Dialogue de sourd belge (histoire vraie, à lire à voix haute et avec l’accent bruxellois) :
– Une gaufre s’il vous plaît.
– Chaude ou froide ?
– Froide.
– Ah, mais c’est que chaudes elles sont bien meilleures.
– Dans ce cas, donnez-m’en une chaude.
– Vous faites bien, par contre avant de la manger c’est mieux de la laisser refroidir.
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On croyait avoir tout fait, tout fini, on s’était couché bon élève dans l’agréable sensation du devoir accompli. Et puis non, on nous a organisé un mardi, il faut se réveiller. Recommencer.

16/04/2018 – Ce dimanche, on a un appel à vous lancer
La grève complique les trajets de milliers d’usagers
Et comme la Fraternité, ça vous connaît
On se demandait
Si vous voudriez bien partager
Cette passion du covoiturage
Avec votre entourage ?

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Ceux qui en doutaient encore seront rassurés : Blablacar, c’est avant tout de la poésie. Loin, très loin, l’intention de gagner de l’argent.
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Et pendant ce temps, pour une obscure question de dispositions contractuelles, la moitié des joueurs présents sur le terrain perdait la partie sous prétexte qu’ils avaient signé pour l’autre club.

15/04/2018 – Tous mes lapsus, sans exception, sont révélateurs du fait que parfois, comme tout le monde, je m’emmêle en lapsus.
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S’ils n’avaient pas déjà franchi le Styx, Brel et Brassens mourraient, mais de rire, à l’idée de tous ces bourgeois qui a-do-rent leurs chansons.
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Nulle part est un lieu qu’on ne trouve pas, on l’atteint. Nombreux sont qui le visitent de leur vivant.

14/04/2018 – J’ai beau faire des efforts et, contre ma nature, arriver quinze minutes en retard, je suis encore une demi-heure en avance.
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Après avoir perdu sa femme, décapitée par ses soins, et ses trois enfants, l’un noyé, les autres précipités par le balcon, comme s’il n’avait pas assez souffert, il lui fallut encore croupir le reste de sa vie en prison. C’est qu’en dépit de son pedigree, on craignait qu’il ne se remarie et recommence.
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On s’amusa qu’au matin du neuf septembre quatre-vingt-dix-neuf, à neuf heures neuf précisément, il fasse neuf degrés Celsius. De même au douze décembre deux mille douze, à minuit douze. Douze degrés. On s’amusa.

13/04/2018 – Ils trouvaient cette gamine d’autant plus mignonne que deux dents manquaient à son sourire de huit ans. Mais bien sûr, le râtelier perforé de sa mère, c’était une autre histoire.
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Ces deux pigeons ne sont pas dupes. Le second ne suit pas le premier, c’est le contraire. Tout juste a-t-il quelque quarante mille kilomètres de retard.
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Chaque fois que je ferme portes, fenêtres et rideaux, j’oblitère la ville. Les yeux et les oreilles, j’annule l’univers. Mon pouvoir est infini. Un jour je ne les rouvrirai plus, alors plus rien ne sera.

12/04/2018 – Il est tout de même déroutant qu’avec toutes les personnes qui se promènent en ville avec le nez collé à leur smartphone, ce soit toujours à moi, qui en suis dépourvu, que les vieilles dames perdues demandent leur chemin.
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Mais peut-être sont-elles moins perdues qu’elles en ont l’air. Complot, imposture ? Cette armée de mamies serait-elle envoyée par Apple, ou par Samsung, pour traquer les derniers récalcitrants ?
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Au royaume des aveugles les borgnes sont rois. Aussi, aux mariages, baptêmes et autres rendez-vous mondains, short, chemisette et espadrilles.

11/04/2018 – ARTICLE PREMIER. La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Sur base de quoi la présidence se propose de réparer le lien abîmé entre l’Église et l’État. Et de réformer la SNCF par ordonnances. En supprimant les lignes les moins rentables, dont dépendent des milliers d’usagers au quotidien. Une présidence laïque, démocratique et sociale, en somme. Au moins le président peut-il se targuer de rassembler le peuple, indivisible, dans la rue.
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Plus les années passent, plus elle aime son mari, qui en retour l’aime chaque jour un peu plus. Typique du syndrome de Stockholm.
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L’architecte s’indigna de lire dans le journal qu’une nouvelle toile de maître avait été tailladée au cutter dans un musée. Après quoi il partit au travail. On coulait les fondations d’un pont de béton au-dessus de la baie. Les travaux avançaient à bon rythme.

10/04/2018 – Les mauvaises langues appelleront pléonasme la pause cigarette devant le siège de la CGT
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Les proportions de la rue Guillaume-Apollinaire, par rapport à l’avenue de la Grande-Armée, en disent assez sur les priorités des Parisiens.
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Dire : Elle est bien conservée, malgré ses deux grossesses. C’est-à-dire : Elle n’a plus la fraîcheur de ses vingt ans.

09/04/2018 – Mon voisin est charmant, mais il bouffe !!! écrit un homme, la soixantaine bien consommée, sur son téléphone. Nous sommes dans le train pour Bruxelles et il tourne les épaules de telle manière que son voisin ne puisse pas le voir. Autrement dit, il se cache si bien qu’il m’impose la lecture de son message, de l’autre côté du couloir central. Et effectivement le voisin en question termine un sandwich, mais de là à dire qu’il bouffe, non, quand même, il a d’ailleurs la mastication délicate. Quant à être charmant, ils n’ont échangé que deux mots, deux fois le même. Bonjour. Bonjour. Le plus navrant toutefois, c’est l’usage inconsidéré du point d’exclamation, triplé – peut-être même quadruplé, d’ailleurs. La solitude est-elle si prégnante en notre temps de contact sans contact qu’être assis à côté d’une personne mangeant un sandwich puisse être le point d’orgue de la journée d’un retraité ?
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Mais je m’avise que ce n’est peut-être qu’un simple manque de discernement lexical. D’ailleurs l’homme reprend sa lecture. Un roman de David Foenkinos.
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Ils sont quelques-uns qui, colibris de la littérature, frétillent, frétillent, frétillent, pour le simple bénéfice du sur-place.

08/04/2018 – Édifiant, le conte de fées nous dit qu’il faut avoir terrassé quelques ogres et dragons, sauvé la veuve et l’orphelin, libéré des royaumes, opposé la magie blanche à celle des forces du mal, etc., pour vivre heureux et avoir beaucoup d’enfants. Pas dans ce monde-ci, donc, le bonheur.
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Voyez la poussière accumulée dans les bibliothèques, les librairies, sur les tables de chevet et la tranche des ouvrages. Et puis l’humidité dans les greniers, dans les caves. La grève du livre est suivie à près de cent pour cent.
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Étrange cependant qu’on emploie les mêmes caractères d’imprimerie, police, taille, interligne, etc., pour les scènes comiques aussi bien que pour les drames.

07/04/2018 – Certains lisent aux toilettes, mais c’est très bien aussi, cette statue de femme nue en face du cabinet. On sent la volonté d’élever le lieu à la dignité de musée.
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Fortuit, vraiment, ce livre de Primo Levi à côté de celui de Marc Lévy ?
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Il est tout bonnement fabuleux d’avoir été pourvu de cinq doigts à chaque main, et d’ainsi pouvoir compter sur ses doigts qu’on en a bien cinq aussi sur l’autre main et vice-versa. On y verrait la preuve de l’existence de Dieu.

06/04/2018 – On trouvait toujours amusant, à l’époque, qu’il donne un troisième tour de clef à la porte déjà fermée. Désormais, on s’en inquiète. Aurait-il été sénile quarante ans durant sans que personne ne s’en soit rendu compte ?
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Le paiement sans contact en effet facilite la vie – sauf peut-être celle du clochard qui, devant la porte, espérait une piécette.
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Triste ironie n’est-ce pas. En ce moment quelqu’un écrit le roman qui aurait bouleversé votre vie, et qui en toute probabilité ne vous tombera jamais entre les mains.

05/04/2018 – Allez les Blancs pourrait sembler raciste, Allez les Rouges est trop marqué politiquement, c’est donc une chance que notre étendard porte le bleu. La France du football est une nation de petits Schtroumpfs.
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Quand enfin il gagna le cœur de la crémière, mauvais augure, le beurre et l’argent du beurre lui avaient fondu entre les doigts.
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Bise : vent sec, froid, violent, qui souffle du Nord ou du Nord-Est en hiver et au printemps. Pensez-y avant de signer vos SMS.

04/04/2018 – Je connais bien deux ou trois révolutionnaires, voyez-vous, seulement ils sont trop affairés à compiler les imprimés nécessaires au maintien de leur allocation chômage pour avoir le loisir de trancher des têtes.
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Comment savoir qui blâmer entre les Américains, les Chinois et les Russes ? C’est toujours pareil, on leur laisse la Lune intacte et, l’air de rien, quelques heures plus tard, ils nous la renvoient déjà un peu rognée.
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Il voulait un chien, elle préférait un chat ; trouvant consensus ils firent un enfant ; l’amour l’emporta.

03/04/2018 – C’est un vieillard décati au dos bombé, perdu dans les allées du supermarché. Voyez son air démuni, voyez-le hésiter devant les paquets de sucre, les bouteilles de lait. Et sa démarche claudicante, comme il se dirige vers un employé du magasin. Entendez son français brisé, l’accent imprécis de l’émigré, comme une imploration. On le prendrait en pitié, si l’on ne savait quel immense maestro de tango il redevient, dans la musique.
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Bu, hier, la bouteille de corbières que ma belle-sœur mexicaine et mon beau-frère néerlandais nous avaient offerte. Pour les remercier on pense à des tortillas, à des tulipes.
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Et les autres, les jeunes, les beaux, les bons danseurs, regardez la fluidité avec laquelle ils piétinent les choses de ce monde ; on imagine qu’ils ont trouvé l’élixir du printemps éternel. Mais, attendez, n’est-ce pas le début d’une calvitie que je remarque nichée au sommet de ce crâne ? Et ces hanches, jadis parfaites, ne se seraient-elles pas élargies, ces trois dernières années ? Ah ! vanité, ah ! popularité de cour d’école ; qui trop bien s’empare de son temps ne peut qu’être désemparé, au temps suivant.

02/04/2018 – Qu’ils sont ringards, avec leurs œufs en chocolat. Dans les années 1980 on savait vivre, on mangeait de la thune et des clopes.
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On le représente toujours en brute sanguinaire, mais qui sait, le T. Rex était peut-être gay-friendly et porté sur les arts.
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(Tiens donc, mon correcteur orthographique ne reconnaît pas gay-friendly, il me propose de le remplacer par garde-frein).

01/04/2018 – Vu notre propension à vider les océans, bientôt, c’est l’eau à la bouche qu’on attendra le premier avril.
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Je m’inquiète. Depuis des années, je souffre d’insomnie. Surtout entre 7h et 23h.
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Rien de neuf sous le soleil. À part l’immense nuage uniforme, chaque jour identique, chaque jour différent.

31/03/2018 – Si l’on s’en réfère au schéma narratif classique du roman, on pourrait résumer le corpus littéraire en deux mots : et si ? Deux petits mots pour faire rire, pour faire pleurer. Gageons que dans un univers parallèle au nôtre, quelqu’un soit en train d’écrire notre histoire comme une fiction, sur la base de ce même et si ? Pour faire rire, pour faire pleurer.
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Faire un enfant six mois avant le mariage n’était pas, comme ils l’affirment, un triple pied de nez à l’église, à la famille et à la tradition. Les connaissant, c’était surtout l’occasion d’économiser le timbre du faire-part.
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Suisse et brillant par ailleurs, Albert Cohen a néanmoins dû gratter plus de huit cents pages pour nous dire ce que les Rita Mitsouko résumaient en sept petits mots : les histoires d’amour finissent mal, en général.

30/03/2018 – Portefeuille perdu ; on ne sait jamais, il tenta sa chance aux objets trouvés. Bien évidemment, personne ne l’avait ramené, les gens sont si malhonnêtes. Il vit toutefois son tourment apaisé puisqu’il y trouva l’amour.
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Pont-Saint-Esprit, 1951. Crise de folie généralisée dans le village, on soupçonne un germe toxique dans la farine ayant servi à faire le pain d’être à l’origine de ces hallucinations collectives. Et, un peu aussi, les États-Unis.
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Liberté, paix, humanité ; les mots les plus beaux sont ceux qu’on aimerait n’avoir jamais à prononcer.

29/03/2018 – Tout est bon dans le cochon, sauf peut-être la pratique – assez cacophonique – du violoncelle.
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En revanche tous les fruits de l’arbre ne sont pas comestibles. Certains livres par exemple sont pourris au cœur.
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Et puisque nous ne pouvons pas tous êtes frères, sœurs, cousins, cousines, rendons obligatoire le don du sang. On part moins volontiers en guerre, contre son sang.

28/03/2018 – La presse fait grand cas de la cheville du surfeur, mordillée par un requin de passage à la dent longue. On s’intéresse nettement moins au sort de ces bonnes gens qui ont confié deniers et espérances à l’institution bancaire.
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Insomnie après avoir lu un chapitre de Claro sur la pleine lune : encore et toujours le pouvoir de la littérature.
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Dieu était déjà partout, mais dans le doute ses fidèles lui bâtirent encore des églises, prieurés, abbayes, couvents, basiliques, monastères, cathédrales, etc. C’était ça, ou des logements sociaux.

27/03/2018 – Après six mois de nonchalance je débroussaille enfin mes joues hirsutes, pour découvrir avec stupeur, avec terreur, qu’on a volé mon menton.
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Le vent martelait ses épaules avec la fureur nuancée d’une symphonie de Tchaïkovski, laissant sur son palais un goût de sucre et de petite enfance. Une telle phrase, certains disent qu’elle est imagée.
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Certains mardis, le matin, compliqués comme un dimanche soir.

26/03/2018 – L’étincelle porte bien mal son nom. Elle allume.
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Notons par ailleurs la nuance entre ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants et ils eurent beaucoup d’enfants et vécurent heureux.
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Pendant toutes ces années ils auraient voulu oublier, l’un, les crimes commis, et l’autre, les horreurs subies. Pareille à une montagne de rocaille leur mémoire emplissait tous les horizons. Et maintenant qu’enfin la sénilité exauce leur plus vieux souhait, il tremblent.

25/03/2018 – Le Monde en ligne titre La mer de plastique dans le Pacifique fait trois fois la taille de la France, et évoque les conséquences de cette pollution sur les réserves halieutiques. À côté de quoi, en illustration, une publicité pour du matériel de pêche. Faut-il être cynique.
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Plus loin, Le déclin massif de la biodiversité menace l’humanité. Agrémenté de trois réclames pour des automobiles, une pour, je cite, un rendement immobilier optimal, deux pour vous inciter à partir en voyage (Envie d’aventure ? Qu’attendez-vous ?!) et une autre pour devenir un as de la finance boursière. + 10% par an pendant cinq ans. Et je me demande : cynique est-il le terme adéquat ?
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Remarquons aussi que la rubrique Planète arrive après celles dédiées à la politique, au sport, aux nouvelles technologies et à l’économie. Symptomatique des préoccupations de notre temps. Et encore, elle fait bonne figure par rapport à la culture.

24/03/2018 – Au fil des années, j’ai rencontré un certain nombre de mes homonymes, dont un ingénieur, un gardien de refuge, un éditeur, un peintre en bâtiment et un professeur de français. Le plus étrange toutefois : tous étaient aussi mes sosies.
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Arrimé aux flancs illettrés de la montagne, le sapin retient un peu de neige sur ses épines pour, demain, écrire un poème dans la neige.
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L’impression, certains jours, d’être l’homme le plus jeune du monde.

23/03/2018 – Souvent, je regrette d’être si cartésien. Sauf à la coinchée.
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On les voit bien, à la campagne, faire semblant d’avoir la grippe, ou aller se faire couper les cheveux, pour lire en salle d’attente les magazines qu’ils n’osent pas acheter chez leur marchand de journaux de confiance. En ville au moins on n’a pas de réputation à préserver.
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Le vicieux vit sa vie d’ivresse et de vicissitudes avec envie, le vit au garde-à-vous.

22/03/2018 – Écoute l’oiseau chanter, vois la neige tomber et le ruisseau applaudir le printemps ; la nature est le tableau sans cesse repeint d’un artiste touche-à-tout, humble et généreux.
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Et tandis que l’autoroute, la voie ferrée, la ligne à haute tension et le canal vont parallèles les uns aux autres, de gros nuages glissent cotonneux et perpendiculaires à la volonté des hommes.
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Et toi qui, né poussière, à la poussière retournera, tu seras gentil d’aller passer l’aspirateur.

21/03/2018 – Les féministes et autres chiennes de garde ont gagné : le poète ne peut plus aborder une femme pour lui offrir un vers sans passer pour un satyre.
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Mon royaume pour un verdot !
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Il faudrait savoir. Il se plaint quand les enfants gémissent, crient, pleurent, hurlent, puis panique quand ils ne disent plus rien.

20/03/2018 – Je suis ce que je mange, dit l’homme qui donc, en tant que tel, a dû manger de l’homme pour le devenir, et doit en remanger chaque jour pour le rester. L’homme est un cannibale.
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Et nettement plus qu’on ne le croit, voyez-le dévorer la planète qui l’accueille. C’est dévorer ses enfants déjà. L’homme est un ogre.
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Et écrivant cela j’entrevois les guerres, conflits, famines, épidémies dont l’histoire n’a pas été avare, le sang versé sur chaque parcelle que l’homme a occupée, en chaque centimètre carré, chaque lopin de terre une motte de chair. Loup, pardonne à ceux qui disent que l’homme est un loup pour l’homme ; l’homme est un homme.

19/03/2018 – Mesdames, Messieurs, commença-t-il. Puis, voyant les pulls en laine, les vestes de cuir et les fourrures, il se reprit : Mesdames, Messieurs, Vaches, Moutons, Hermines, Visons.
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Quelques heures après le métro parisien, c’est flagrant : dans le métro bruxellois, aujourd’hui, personne ne lit. Voilà, c’est tout. Je voulais simplement rapporter ça.
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En ce lendemain de gabegie russe, je me demande quel plan machiavélique le grand ordonnateur avait en tête au moment de doter le lombric de cette souplesse qui lui permet si splendidement de s’embrasser le trou du cul.

18/03/2018 – Malgré tout je peine à croire que cette actrice est perdue, sans argent ni téléphone, loin de la ville, et qu’elle devra marcher vingt kilomètres sur ses talons hauts ; hors-champ, toute l’équipe technique la regarde faire.
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Rien ne vous fera éprouver la pesanteur du quotidien mieux que le célibat, dit l’un. Sinon peut-être la vie en couple, précise l’autre.
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Deux semaines plus tard, Michel Pichon rentre de son voyage au Pérou. Et il a vu le Machu Picchu ! Mais enfin, rien de plus ennuyeux qu’une soirée diapositives.

17/03/2018 – D’accord, la démocratie, la responsabilité de chacun, le droit de vote pour tous. Mais voyez ce qu’ils en font, ceux de ma génération, qui après dix ans de club Dorothée ont massivement plébiscité Macron.
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Après une telle vie de débauche, la moindre aigreur au foie signifie ictère, hépatite, cirrhose, cancer. Une mort promise à petit feu. Alors avant même d’aller chez le médecin la peur parle : l’alcool, c’est fini, la drogue aussi ; adieu luxure, adieu soieries et voluptés, adieu orgies des sens, adieu, adieu. Puis arrivent les résultats des analyses, somme toute rassurants. Aussi, pour fêter ça, un bon gueuleton.
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Certes elle est facile, mais rappelons qu’une poutine, c’est les frites d’avant-hier réchauffées et arrosées d’une mauvaise sauce au mauvais fromage. Un truc gras et bien peu raffiné.

16/03/2018 – Pavel Chinsky, directeur de la Chambre de commerce et d’industrie franco-russe, déclare à la radio que l’agglomération de Moscou, selon les statistiques, compterait entre quinze et dix-sept millions d’habitants. Soit plus de dix pour cent de volatilité. Cela étant dit, on sait le gouvernement prompt à faire apparaître ses sympathisants et disparaître ses opposants.
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Terreur ! J’ai rêvé une bibliothèque infinie dont les étagères ne contenaient que des Bibles.
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Le grand public au vrai n’est donc ni l’un ni l’autre, s’il ne sert que de petits intérêts privés.

15/03/2018 – On a vu des lions nés en captivité, une fois réintroduits dans leur habitat naturel, se faire courser et dévorer par des impalas.
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À dix ans la moindre contrariété, réelle ou simulée, faisait jaillir mes larmes sur commande. À vingt ans, la seule vue d’un genou dans un bus me provoquait des érections de bagnard. À trente ans, ponctuel, tous les matins je passais à la selle. De toute évidence, je m’épaissis. Et l’approche de la quarantaine me rend vraiment curieux.
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Demandez aux feuilles mortes, en automne. Chacune vous assurera que c’est l’arbre qui tombe d’elle.

14/03/2018 – Vu La la land. Et je me demande : est-il vraiment possible que ces gens-là ne soient pas au courant, pour la Syrie ?
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On était jeunes et beaux, alors, et intelligents ; on avait le monde devant nous. Enfin c’est comme tout. Il y en avait un qui était plus jeune que tous les autres.
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Pardonnez-moi d’insister, mais quand même j’aimerais, rien qu’un jour, que la vie ressemble à une comédie musicale ; l’on se mettrait soudain à chanter pour remonter le moral d’un ami déprimé, à danser sur les voitures au lieu de grogner dans les embouteillages, l’amour ferait germer des claquettes sous nos godasses ; j’aimerais voir à quoi ressemblerait nos films, alors, les clichés, les stéréotypes, les rebondissements cousus de fil blanc – en un mot : la vraie vie.

13/03/2018 – Pile ou face, me défia-t-il sur un ton joueur. Et moi, plus joueur encore, de répondre Tranche.
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L’éléphant et la fourmi peuvent porter les mêmes chaussures et marcher dans la même boue, ils laisseront malgré tout des empreintes très différentes.
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Facétieux, ce type dans le miroir. Il change tout le temps.

12/03/2018 – On n’est pas nombreux, en Picardie, à pouvoir se vanter d’avoir une nièce mi-Mexicaine, mi-Néerlandaise.
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L’écriture inclusive ? Bof. À l’époque, le mot magnétoscope aussi avait les atours de la modernité. La VHS, c’était le progrès.
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En alchimiste, le banquier se propose de changer vos vieux clous en or massif. Et en un sens ça fonctionne – pour lui.

11/03/2018 – Enfant, voyant les gamines du village penchées sur leurs cahiers, voûtées, les omoplates saillantes, il m’apparaissait déjà évident que le sournois projet de l’école était de former une armée de bossues.
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On ne le dira jamais assez. Parmi les personnes qui, ne serait-ce qu’une fois dans leur vie, ont enfilé une paire de chaussettes, cent pour cent ont un jour eu la grippe, une angine, une gastro-entérite ou une bronchite. Et le gouvernement qui ne fait rien.
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Et après s’être brisé le poignet en tombant de vélo, il dut encore prendre une gifle parce que sa chemise était déchirée.

10/03/2018 – Certains, pour dire merci, ils offrent des fleurs, des chocolats, une plante. Pour ma part, je dis merci.
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Certains, pour dire joyeux anniversaire, ils donnent quelques pièces, un billet, un cadeau. Quant à moi, je dis joyeux anniversaire.
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Certains enfin, pour dire bonjour ou bonne nuit, ils disent bonjour, bonne nuit. Moi, je l’avoue, j’ai un faible pour les baisers.

09/03/2018 – Quand, aux obsèques de sa mère, on lui demanda de parler d’elle, c’est très ému qu’il répéta la phrase dont elle avait fait sa maxime de vie et à travers laquelle, philosophe, deux à trois fois par jour pendant vingt ans, elle l’avait élevé à la sagesse – Va te laver les dents.
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Je repense aux autoportraits de Van Gogh, à ceux de Rembrandt et d’Egon Schiele. Et puis aux selfies de Léana, Matteo, Jade, Dylan, Éden.
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Un jour, on reprend l’Odyssée. On la retrouve comme ce camarade perdu de vue depuis trente ou quarante ans, qui à l’époque était un peu ringard, un peu vieux jeu, un zigue aux idées démodées et aux épaules avachies déjà, marquées par les heurts, les avanies. Et le voilà, par hasard, revenu sur notre chemin dont on voit le terme approcher, irrémédiablement. On enferme nos peurs dans la prison de notre bouche, alors, nos regrets, et la nostalgie. Et ce vieux camarade dont on se dit qu’il n’a pas changé, lui, qu’il resterait le même pendant un ou deux siècles encore.

08/03/2018 – Selon que le diagnostic soit établi par mon amoureuse, mes parents, ma sœur ou mes amis, ma manière de repasser une chemise est qualifiée tantôt de philosophie, tantôt de poésie, tantôt de science-fiction ou encore de fumisterie. Et en effet, je n’ai jamais repassé de chemise.
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Si tu dis Passe-moi le sel, incontinent le sel vient à toi. Et encore tu doutes du pouvoir suprême des mots.
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Et puis un jour, après des années d’une amitié sans faille, alors qu’on croyait tout savoir de lui, sans prévenir, il rase sa moustache.

07/03/2018 – Citer toujours l’exception qui confirme la règle, l’exhiber, la brandir, jeter sur elle l’opprobre mérité par d’autres. Comme si c’était de sa faute à elle.
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Et incriminer encore le battement d’ailes du papillon pour le moindre ouragan quand chaque matin, de manière tout à fait prédictible, le concert de nos sèche-cheveux fait fondre un petit iceberg, là-bas.
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Quant à la qualité des selles matinales du fils de Dieu, les Écritures demeurent assez floues.

06/03/2018 – Vu la couche de suie sur le pare-brise, on ne se plaindra pas. Il vaut mieux payer l’amende pour sortir de la fourrière qu’être payé pour, chaque jour, contre salaire, respirer cet air vicié.
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Gueule de bois, courbatures, acouphènes, ecchymoses d’origine incertaine ; on reconnaît les fêtes réussies à ce qu’elles continuent longtemps après que la musique a fini.
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En vélo je roule sans lumières ni gilet réfléchissant, ni aucun autre dispositif pour signaler ma présence. Et j’aimerais qu’un jour on m’explique comment diable les conducteurs font pour me klaxonner et me faire des appels de phares, s’ils ne me voient pas.

05/03/2018 – Les agriculteurs ont remarqué que leurs tomates, courgettes et pommes de terre, exposées à la musique, devenaient significativement plus volumineuses et offraient un meilleur rendement. En outre ça n’aurait aucune incidence sur l’action des engrais qu’ils pulvérisent, la nuit, sur leurs plantations.
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L’humour noir souvent me fait rire jaune.
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J’ai longtemps été frustré de devoir dormir six à huit heures par nuit, comme si le temps dédié au sommeil était irrémédiablement perdu. J’aurais préféré lire ou écrire, par exemple, ou faire l’amour. Quel idiot, faut-il avoir la vue courte. Dormir, c’est lire et écrire à la fois, ni plus ni moins, c’est fusionner avec la part la plus créative de soi.

04/03/2018 – Voyant le manchot empereur crapahuter sur la glace on se dit En voilà un qui a tout compris, qui a adapté sa marche et son allure à son environnement. On entrevoit les siècles qu’il lui a fallu pour atteindre ce degré de sophistication, on repense à Darwin. Puis il neige, il gèle. Et engoncé le citadin sort de chez lui, qui au bout de trois mètres en fait autant.
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On aurait du mal à reprocher leur ton ampoulé à Rousseau, Voltaire, Diderot et d’Alembert.
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Et nier encore le réchauffement climatique, quand toute la neige tombée avant-hier, déjà, a fondu.

03/03/2018 – Le clown n’est jamais aussi comique que quand il donne l’impression de ne pas faire le pitre. Prenez Donald Trump, par exemple. C’est à se faire pipi dessus. Il vous ferait avaler qu’il ne se donne pas en spectacle.
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Néandertal n’avait certes ni voiture ni smartphone, mais étrangement je ne l’imagine pas non plus avoir des poussées d’eczéma dans les embouteillages.
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Là, précisément, se situe la différence entre Dieu et un père : le premier sacrifiera plus facilement son fils pour lui qu’il ne se sacrifiera, lui, pour son fils.

02/03/2018 – Au lieu d’amener du travail à la maison, les gens feraient mieux d’amener un peu de maison au travail.
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Depuis dix ans, sans qu’il daigne répondre, vous persistez à parler à ce chien en français. N’avez-vous donc jamais envisagé le russe, l’arabe ou l’italien ?
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Le fichier mariage.doc existe déjà. Voulez-vous le remplacer ?
Oui, je le veux.

01/03/2018 – Mes jours ont beau être parsemés de mille petits gravillons que je tourne et retourne, de gouttes d’eau et de chants d’oiseaux, il n’est pas toujours simple d’y puiser de quoi tenir en haleine mes sept milliards de lecteurs – potentiels. C’est pourquoi je remercie tous ceux qui m’aident au quotidien, qui sèment des traces, sujets d’émerveillement et d’interrogation, pistes à renifler, brèches où s’engouffrer. À tous ceux-là, du fond du cœur, merci.
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Merci à toi par exemple qui, hier, as offert ta cage à cochons d’Inde à la munificence du trottoir. Cage de métal au fond de plastique, tapissée d’un peu de paille et où gisait un petit cabanon en bois. Oui, lanceur d’alerte, car qu’aurais-tu donc pu en faire d’autre, de cette cage composite, sinon l’exposer aux yeux du passant, simple citoyen de la rue, pour susciter la réaction des autorités ? Abscons, impénétrable, ô inextricable tri sélectif.
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Oui, merci à toi, et merci encore. Merci, militant au grand cœur, défenseur de la cause animale, d’avoir exhibé dans ta cage ton vieux cochon d’Inde mort, raidi, congelé par -5°C. Vision édifiante soumise au regard du flâneur inconscient de ce que les animaux endurent, et de l’enfant qui est l’avenir de la race. Grâce à toi ils comprendront enfin comme est vicieux, barbare, nocif, le système du tri sélectif.

28/02/2018 – Excessif dans le romantisme, j’emmenai mon amoureuse voir un coucher de soleil au pôle Sud.
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Puis le bûcheron en eut fini avec la forêt. Alors il rentra au village, mais, trouvant en chemin les pylônes en bois des lignes téléphoniques, il reprit le travail. Et quel tollé ce fut parmi les habitants !
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L’enfant, ayant vu le jour à vingt-deux heures par un froid mardi de décembre, avait donc de facto vu la nuit.

27/02/2018 – Le pays le plus puissant du monde tient malgré tout dans un minuscule alphabet de trois petites lettres.
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Lu sur un mur il y a longtemps, dans un autre pays : un ami, c’est comme une étoile dans la nuit. Tant il est vrai que parfois, déguisée sous les mille feux du lointain, l’amitié est un sentiment mort, dégonflé, éteint depuis des millions d’années.
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Trente-sept degrés d’amplitude thermique le temps d’une sieste en avion. On a vu ça. Alors vos certitudes, monsieur le président.

26/02/2018 – Un académicien à la foire du livre ; rares sont les occasions de voir un immortel ainsi noyer sa finitude dans le vin.
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Allez comprendre les gens. L’un aime les chiens, le deuxième ne s’imagine pas vivre sans chat, d’autres encore se damneraient pour une colombe ou un lapin. On se sentirait inhumain de se suffire dans la compagnie de quelques amis.
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On y est presque, Michel Pichon s’envole dans trois jours pour Lima. Depuis trois mois il prépare son estomac en se gavant de café et chocolat péruviens. Au moins une fois par semaine, il va manger un ceviche, la papa à la huancaina ou le fameux arroz chaufa. Il est prêt. Il a même revu l’intégrale des Mystérieuses Cités d’or. Le Machu Picchu l’attend.

25/02/2018 – Magma bouillant de l’interrogation, abîme d’incertitude, c’est une torture ; n’étais-je pas plutôt destiné à naître le lendemain ?
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Je doute que ce soit lié à la foire du livre qui se tient en ville, mais depuis trois jours j’ai l’impression d’assister à un défilé de voitures de luxe. Rien qu’hier, en une heure, j’ai vu une Maserati, une Mustang des années 1950, une Lamborghini et une Porsche – et pas de celles qu’on croise tous les jours. Et je les ai toutes doublées en vélo.
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Alors que l’un de mes meilleurs amis m’avait provoqué en duel, au moment où pistolet en main nous nous apprêtions à commettre l’irréparable, pleutre, je me suis réveillé.

24/02/2018 – Réjouissons-nous. La notion d’espèce en voie de disparition est elle-même en voie de disparition.
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Bien sûr, personne ne peut vous en vouloir d’être né dans telle ou telle ville. On ne choisit pas. Vos parents à la limite sont critiquables, mais pas vous. Cela dit, y rester ? Vous chercheriez la commisération que ça ne m’étonnerait pas.
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La mort, sans un faux pas, passe sa faux.

23/02/2018 – J’ai très vite remarqué qu’éteintes, mes nouvelles ampoules à économie d’énergie n’économisaient pas davantage que mes vieilles ampoules traditionnelles. Aussi je les laisse brûler toute la nuit, toute l’année, suivant l’exemple des services administratifs de la mairie.
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Certes le travail rend libre. Malgré tout, devant l’éventualité d’un infarctus à quarante ans, demeurer captif de mon oisiveté me semble un projet tout à fait raisonnable.
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Michel Pichon a les intestins fragiles. Et il est prévoyant. C’est pourquoi il évite de saluer ses collègues – qui sait où ils laissent traîner leurs doigts, le matin. Du reste il emporte toujours une lotion antiseptique avec lui, qu’il utilise après chaque poignée de porte, bouton d’ascenseur, clavier d’ordinateur, chaque objet que d’autres auraient pu manipuler. Même après s’être lavé les mains, il se les frictionne avec sa lotion. On n’est jamais trop prudent, les savons sont moins propres qu’ils n’en ont l’air.

22/02/2018 – On recense trois mille sans-abris à Paris, selon la municipalité. Selon les organisateurs, ils étaient douze ou treize fois plus nombreux.
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La foi certes déplace les montagnes, mais en ce qui concerne le mécréant récalcitrant, rien ne vaut un fusil mitrailleur ou une bombe artisanale.
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La lecture de Down and Out in Paris and London m’a, à l’époque, profondément marqué. Et jusqu’à aujourd’hui je reste perplexe. Dois-je trembler à l’idée que le monde aurait pu passer à côté de George Orwell sans le savoir ? qu’en ce moment même, nos rues regorgent de pauvres hères qui n’auront jamais l’occasion de se révéler ? Ou doit-on au contraire se féliciter que le système, en le jetant dans cette déchéance si pleine, si totale, ait accouché de l’auteur de génie que l’on connaît ?

21/02/2018 – Sur les terrains où les grands-pères avaient planté la betterave et le blé, ont, depuis, poussé des autoroutes, des éoliennes, des voies ferrées.
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Il n’est pire rhéteur que celui qui noie son éloquence dans le recours à l’argument d’autorité, m’explique-t-il sur un ton de vieux professeur. Et d’ajouter Croyez-moi, je sais de quoi je parle.
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On invite un bœuf à sa table, un porc, un poulet, et plutôt que prendre une chaise comme tout le monde ils se précipitent dans l’assiette. Les animaux sont mal élevés.

20/02/2018 – Déjà punis pour leurs mensonges, les enfants de nouveau seront punis s’ils ne lisent pas ces romans fictifs, factices, qu’on les force à lire à l’école, ces sornettes inventées par de fourbes écrivains peu scrupuleux de la vérité. Parents et professeurs, il faudrait vous entendre.
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Ne pas méjuger le chasseur. Comme le pêcheur, lui aussi relâche parfois les faons et marcassins qu’il a attrapés.
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Cédant à l’impulsion romantique de tout explorateur, Michel Pichon achète un carnet de voyage. Mais n’ayant plus vraiment écrit à la main depuis l’école, il trouve ça un peu intimidant. Ce carnet vierge. Et son passeport, vierge lui aussi. Sera-t-il le seul à rentrer puceau du Pérou ?

19/02/2018 – Le meilleur moyen d’oublier ce mauvais souvenir aurait été, pour commencer, de ne pas écrire cette phrase.
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Comme tous les deux jours il inspecta les bibelots avec la femme de ménage, le dessus des armoires, les appuis de fenêtre, traquant tous les recoins du bout du doigt, disant Là, il faudra passer le plumeau, et là aussi, et là encore, insistez bien car c’est sale, c’est dégoûtant, c’est abominable ; puis pour la neuf mille trois centième fois de sa carrière, il alla répéter au parterre des fidèles que né poussière, chacun retournera à la poussière.
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Le Belge est-il conscient des frustrations libidineuses qu’il refoule dans sa consommation effrénée de moule-frite ?

18/02/2018 – Comparée à d’autres régions historiques, la Picardie assurément souffre d’une forme d’infériorité. Elle n’a jamais eu le prestige de la Bourgogne, par exemple, l’influence de l’Alsace, l’histoire de la Bretagne ou le climat du Languedoc-Roussillon. En un mot on a toujours quelque chose à prouver, quand on est Picard. Notre président actuel en est l’exemple le plus flagrant.
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Depuis deux semaines, chaque jour, il gèle. Puis, dans la journée, la glace fond, et le lendemain de nouveau elle saisit la campagne. Et que voulez-vous qu’on fasse si même la nature néglige la chaîne du froid ?
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Voyez-le exhiber les logos de la Poste et de ses autres sponsors. L’arbitre aussi est un vendu.

17/02/2018 – Allure, dextérité, sensibilité, émotion ; tandis qu’Alfred Brendel joue le Grave – Allegro di molto e con brio de la sonate dite pathétique de Beethoven, j’ai en effet le temps de me curer le nez.
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Je ne dirais pas que ces sous-vêtements léopard me donnent un air félin, lascif, sauvage. Juste l’air bête.
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Michel Pichon apprend avec stupeur qu’au Pérou, on ne jette pas le papier dans les toilettes, mais dans une corbeille. En outre, là-bas, on n’est pas encore passé à l’euro. Et pour la première fois il conçoit l’hésitation : sera-t-il bien à sa place dans ce pays de sauvages ?

16/02/2018 – On ne choisit pas sa famille, dit-on, on choisit ses amis. Et autant les choisir bien car passé le cap de la trentaine ils se mettent tous soudain à ressembler à des pères, des mères, des oncles et des tantes.
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C’est rare, un train plein à craquer comme ça de places libres.
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Même en se privant de bac à sable et de flaques d’eau, on ne rentre jamais aussi propre à la maison que le canard, qui pourtant passe ses journées à se prélasser dans sa mare boueuse.

15/02/2018 – Petit dîner romantique, hier. Comme tous les ans, au lendemain de la Saint-Valentin, il faudra penser à remplacer les chandelles qui ont fini de se consumer dans la nuit.
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Mépriser jusqu’à la rage des personnes qu’on ne connaît pas et qu’on ne connaîtra jamais, douter publiquement de leur professionnalisme, de leur capacité à se surpasser, de leur régime alimentaire, au prétexte qu’ils ont échoué à se qualifier – et ce dans un sport dont les règles nous échappent, dont on ignorait l’existence la veille encore – ; c’est ça aussi, l’esprit olympique.
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Le vomi de certains poètes laisse un arrière-goût de tarte aux pommes chaude, ou de truite aux amandes.

14/02/2018 – Est-il bien sérieux, à l’heure du réchauffement climatique, de la malbouffe, des ultranationalismes et de la menace terroriste, de faire des enfants au prétexte d’oxymores ? Pour rappel, aimer passionnément est un oxymore.
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Certains livres fonctionnent comme des échasses ; ils vous élèvent au-dessus de la foule, vous rendent l’horizon moins hostile. Hélas ils sont rares. En majorité, ils s’apparentent à des échardes.
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L’habit ne fait pas le moine. En revanche, la calvitie semble confirmer Michel Pichon dans sa condition de bientôt quadragénaire.

13/02/2018 – On prend sur soi, et on va demander de l’aide. On se découvre, on se livre, on décrit les symptômes, la gêne, les maux, la douleur. Le médecin nous écoute, affectant peut-être même un air concerné. Auscultation, diagnostic, prescription ; on en sortirait convaincu d’avoir trouvé un allié. Mais les médicaments de ce traître ont un goût de cloaque, et ce n’est rien comparé à ce qu’ils nous font, à l’intérieur.
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Tu es pacifiste, humaniste, favorable à la cause de la femme. Tu prônes la non-violence. Tu milites pour l’accueil des migrants. Mais je sais les exactions que tu commets quand une colonie de fourmis trouve refuge en ta cuisine.
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Vous doutez de votre foi ? Buvez, au lieu du vin de messe, un plein godet de vinaigre frelaté. Un dimanche après l’autre, pendant trois mois. Alors, indiscutablement, votre piété resplendira.

12/02/2018 – Ce qui me pousse à faire ce que je fais ? répond le freerider au journaliste sous le Cervin, dans le sauna d’un hôtel de Zermatt, en pleine promotion du film qu’il a tourné sur quatre continents, après trente-sept longs et moyens courriers, deux cent soixante-trois heures d’hélicoptère et vingt-huit paires de skis brisées, Ce qui me pousse à affronter la montagne ? La sensation d’être en symbiose avec la nature, man.
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L’arbre cachait d’autant mieux la forêt qu’il en était le dernier resté debout.
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Voyant ces adolescents porter le pantalon au-dessus de la cheville malgré les températures négatives, et les gens traverser la route le nez dans leur smartphone, j’en viens à m’interroger sur les fondements darwinistes de la mode.

11/02/2018 – Ô combien tu me manques, ma chérie, tu n’imagines pas. Il fait gris, on mange mal, la compagnie est déprimante. Et je n’ai que peu de temps libre ; d’ailleurs je dois déjà y retourner ; adieu, adieu ! Embrasse tout le monde pour moi, là-bas. Surtout ta cousine Stéphanie.
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Merci pour tout, vraiment, on a apprécié. On espère pouvoir revenir vite. Mais enfin le travail, les enfants, vous savez ce que c’est. On n’a plus vingt ans. Vous non plus d’ailleurs. Bises, D.
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Michel Pichon n’est pas même au Pérou que déjà il imagine les cartes postales qu’il écrira. Temps ensoleillé, ou magnifique, ou météo splendide. Activités nombreuses, ludiques, planche à voile, bicyclette. Fruits et légumes abondants, colorés, inconnus, exotiques, poulet. Etc., etc. Michel Pichon est sans doute la seule personne au monde qui a moins de problèmes à écrire ses cartes postales qu’à savoir à qui les envoyer.

10/02/2018 – Un type gigantesque m’aborde alors que je fais mes emplettes.
– Excusez-moi, Monsieur, mais, c’est trop fort… Thierry ? C’est toi ?
– Ah non, je ne crois pas. D’ailleurs, ce Thierry, il vous devait mille deux cent cinquante euros, n’est-ce pas ?
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Il paraît que nous avons jusqu’à sept ou huit sosies au monde. Selon moi le compte est largement sous-estimé. Chaque jour, rien que sous ma fenêtre, il en passe des dizaines de milliers.
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Arrive une sorte de colosse deux fois plus grand, plus large et plus épais que le premier.
– Tu as vu ? Désolé, Monsieur, mais là c’est vraiment trop fort… C’est fou, non, comme il ressemble à Thierry…
– Ne vous en faites pas, je comprends. Ça arrive. D’ailleurs, ce Thierry, il n’avait pas aussi couché avec vos femmes à tous les deux ?

09/02/2018 – D’année en année, le temps semble fondre sur lui sans heurts. Chaque fois il arbore le même sourire bonhomme, adopte la même pose silencieuse, la même présence immobile ; et sa manière de faire rire les enfants ! Puis, avec le premier soleil, il repart, s’efface de nouveau en toute discrétion. Drôle d’amitié, celle qui nous lie au bonhomme de neige.
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D’humeur à enfoncer des portes ouvertes, je tenais aujourd’hui à préciser que dans grand public, l’adjectif grand se rapporte moins à la qualité qu’à la quantité.
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Lautréamont : tuberculose. Rimbaud et Artaud : cancer. Verlaine : pneumonie. Baudelaire : syphilis. Et moi, terrassé depuis deux jours par une petite fièvre anodine et passagère.

08/02/2018 – Jamais je ne prends rendez-vous chez le médecin par téléphone, je préfère me déplacer. Surtout si je ne suis pas encore malade. Après cinq minutes de salle d’attente, je suis certain de ne pas déranger pour rien.
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Assurément, la conquête spatiale aurait pris une tout autre tournure si Newton, au lieu de la pomme, avait reçu sur le front une merde de pigeon.
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Déjà pas épais, à l’heure de pointe, Michel Pichon rentre le ventre pour se faire plus maigre encore, plus filiforme. En revanche, quand il a le choix parmi l’abondance de places libres, encore et toujours il n’a que ces deux fesses insignifiantes à poser. Michel Pichon n’est flexible que dans un sens.

07/02/2018 – Pétri d’orgueil devant la roue qu’il venait d’inventer, l’homme mit malgré tout quatre ou cinq bons millénaires à imaginer les trois autres et construire sa première automobile.
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Bleue en effet, la planète, et chaque jour un peu plus.
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Sans doute, tu ne vois pas encore de lien entre la poésie de Juarroz et les brèves quotidiennes de Chevillard, entre une montagne et le surréalisme, ou entre une porte, mon pire ennemi et un vieux grimoire. Ni, non plus, ce qui lie la personne qui partage ton lit à l’inconnu qui un jour peut-être, sans que jamais tu le saches, partagera ce rêve que tu n’as jamais osé formuler. Et pourtant ce lien ténu, déjà, grâce à toi, est plus solide d’une existence.

06/02/2018 – Le temps viendra où les enfants, apprenant à écrire sur des claviers, ne sauront dire s’ils sont droitiers ou gauchers.
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Arrivent une jeune femme et une vieille dame, sans doute sa grand-mère, qui se tiennent par la main en traînant derrière elles un chariot à provisions. D’humeur philanthrope, je demande à la grand-mère si elle a besoin d’aide pour traverser la route. Volontiers, me dit-elle reconnaissante, on ne rencontre pas tous les jours un jeune homme aussi serviable. À quoi, le feu passant au vert, je la déleste de la jeune femme et engage le pas.
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Non sans stupeur j’apprends qu’à Doye (39) le benjamin est aussi un Doyen.

05/02/2018 – L’eau en montagne surgit toujours là où on s’y attend le moins, inévitable sous ses mille apparences. C’est le lac turquoise niché au creux d’une moraine, la brume qui s’invite à la randonnée. C’est la plaque de neige trouvée en juillet, dernière survivante d’un alpage à l’abri du soleil. C’est la source qui jaillit goutte à goutte, luttant contre la sécheresse, et l’îlot de verdure qui l’entoure. Enfin, c’est l’impérieuse envie de faire pipi par moins dix, en pleine nuit.
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Allez, juste un petit effort. Avec un peu de volonté et d’exercice, toi aussi tu verras à travers les murs.
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À dire le vrai, Michel Pichon n’as pas tant envie d’être au Machu Picchu que d’être sur la photo du Machu Picchu. Comment ne pas penser à un puzzle dont il manque une pièce ? Trois clics et c’est fait, merci photoshop.

04/02/2018 – Le poète peut-il être celui qui nomme flocon de neige le flocon de neige, c’est-à-dire qui répond à la question ? Ou est-il au contraire celui qui soulève ce flocon pour découvrir la montagne dessous, soulève la mer et accouche de la vague, soulève la foule contestataire, soulève les interrogations essentielles ? Je me le demande.
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Memento mori. Autrement dit : prends un selfie.
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Non, la recette de cette bière miraculeuse n’a pas été soufflée par Dieu à l’oreille des frères trappistes, elle est tout simplement le fruit de siècles de tradition brassicole. Et elle ne tire pas non plus son goût, divin comme disent certains, d’une quelconque inspiration venue d’en-haut, elle le doit à la qualité de l’eau, des levures et houblons. Bref, pas de quoi se convertir.

03/02/2018 – Quelle émotion ! Hier, j’ai entendu un rossignol siffler le troisième mouvement de la symphonie en si mineur de Schubert.
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Je serais curieux de savoir l’heure et le lieu où, en moyenne, on tombe amoureux. Et ça ne m’étonnerait pas que, souvent, l’éclosion du noble sentiment se produise en cours de soirée, voire pendant la nuit, après avoir un peu bu ou pris de la drogue peut-être, dans un endroit où la musique, sourde, empêche toute communication intelligible. En d’autres termes, au moment où la sagesse voudrait qu’on dormît depuis longtemps.
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On ne pouvait plus l’arrêter. Après les pôles Nord et Sud, l’explorateur s’élança à la conquête du pôle Est.

02/02/2018 – J’ai beau avoir de l’imagination, je peine à réconcilier les crapules, les personnages dangereux et malfaisants auxquels, en aboyant, ce policier prétend avoir tous les jours affaire, et cet hurluberlu aux godasses trouées que certes je croise souvent puisqu’il vit dans la rue, mais que je vois pour la première fois menotté les mains dans le dos et escorté par deux molosses en uniforme. Mais enfin, on croit connaître les gens.
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Il n’est pas anodin que le même mot – hôte – désigne aussi bien celui qui reçoit que celui qui est reçu ; ami, redonne mille fois tout ce qu’on t’aura donné.
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Enfant, Michel Pichon était très fort en puzzle. Mille cinq cents, deux mille, trois mille pièces, il ne reculait devant aucune difficulté ; alors une poignée de cailloux. S’il faut y mettre les mains, il y mettra les mains. Avec lui, ils ne seraient pas restés si longtemps à terre, les murs du Machu Picchu.

01/02/2018 – Certes il faut le trouver, le temps de voir Le Chagrin et la Pitié. Quatre heures amples d’images d’archives, d’interviews peu rythmées, sans action haletante ni musique de fond pour dicter l’émotion, et en noir et blanc de surcroît. Mais si ça peut aider deux ou trois nostalgiques à réviser leur partition sur la grandeur passée du peuple de France, l’effort n’aura pas été vain.
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J’avoue ne toujours pas avoir saisi la différence entre un portrait et une nature morte.
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Cas d’école du crime passionnel, où souvent on finit par établir la culpabilité de ceux-là mêmes qui s’étaient déclarés victimes, les nationalistes aiment tant leur terre qu’ils l’étranglent, l’étouffent, la broient, la lacèrent, laissant comme témoin de leur dévotion un faisceau de ruines et de désolation.

31/01/2018 – Cinq heures quinze, il pleut sur le velux, un nouveau matin gris dégouline sur la capitale de l’Europe. Le tram des lève-tôt vrombit qui fait vibrer le plancher. Dans leur course-poursuite matutinale, les camions de livraison se mesurent à la trotteuse de la montre. Premiers coups de frein, premiers coups de klaxon. Brusques, brusques lois du réveil bruxellois.
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J’ai le pressentiment que si j’étais une recette de cuisine, je finirais dans le secret de la tombe d’une grand-mère.
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Le propriétaire de la Mercedes noire immatriculée 1-SBB-034 qui hier, aux alentours de 9h10, à la hauteur du 525 de la Chaussée de Waterloo, à Ixelles, a – par mégarde je n’en doute pas – laissé tomber un mégot de cigarette par sa fenêtre est prié d’aller le ramasser.

30/01/2018 – En fait j’ai changé d’avis. Sur l’île déserte, j’emporterais un long, un très très long pont.
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Est-ce parce qu’il les croyait déjà disparus que l’enfant s’extasie devant l’éléphant et le rhinocéros, à la télévision ?
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Grisé par l’imminence du départ, à ceux qui demandent ce qu’il a fait la veille, Michel Pichon dit qu’il dormait depuis longtemps quand ont sonné les douze Cusco de minuit. À la cantine, il commande un Cusco au poulet, puis annonce qu’un Cusco d’État se prépare au Honduras. Et quand son collègue marseillais lui dit qu’il est casse-couilles, Michel Pichon répond Quoi, Cusco tu dis ?

29/01/2018 – Tombé hier de mon vélo, je me suis sacrément écorché au genou. Et aujourd’hui je me réjouis d’avoir bientôt une belle croûte à gratter. Ce qu’il ne faut pas faire, pour de nouveau avoir sept ans.
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Si tu t’étonnes, présomptueux, qu’après ta mère et ta sœur, ta femme ne te comprenne pas, je te renvoie à Delphes, devant le temple d’Apollon. Γνῶθι σεαυτόν.
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Parfois, j’hésite ; suis-je moi-même, son sosie, sa caricature ou sa parodie ?

28/01/2018 – On ne revient jamais sur ses pas, on piétine la poussière de la personne qu’on a été – revenir, c’est avoir changé au moins deux fois déjà.
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Il est assez symptomatique, chez l’homme, d’appeler meilleur ami ce chien dont il ne parle pas le langage, qu’il n’invite jamais à sa table et qu’il envoie dormir dehors ou, au mieux, sur un vieux lambeau de couverture.
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Dès lors, comment se fier à une horloge qui change d’avis à chaque minute ?

27/01/2018 – Aliénée certes, la vie citadine, et étouffante. Apprécions toutefois la légèreté avec laquelle elle fait danser la poitrine des femmes pressées.
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Malheureusement pour lui, la maladie d’Alzheimer n’était pas au fait des dispositions concernant l’immunité parlementaire.
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Voilà, ça y est, Michel Pichon est sur le départ. Il se demande l’effet que ça lui fera de sentir El Niño remonter le long de ses côtes.

26/01/2018 – Voyez comme Emmanuel Macron est clivant : il suffit de dire au début du repas qu’il vaut mieux ne pas parler de lui pour qu’on ne parle de rien d’autre jusqu’au dessert.
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J’ai plutôt les yeux et le nez de mon père. En revanche, j’ai la langue maternelle.
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Il fallut bien des années pour réaliser que le bourreau préposé à la guillotine cachait en fait un tueur en série sanguinaire au modus operandi millimétré.

25/01/2018 – Indécis, paralysé par l’enjeu, il ne saurait dire s’il est un éléphant, une grappe de raisin ou une gargouille de Notre-Dame. Ou, tout simplement, un gros nuage blanc flottant dans le ciel.
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Si indécis qu’en l’absence de vent, il ne sait pas non plus où aller. Même cette décision-là s’avère trop lourde de conséquence, ainsi offert au regard de tous – qui, on en conviendra, pèse bien moins lourd que le regard de chacun..
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Quand j’imagine le monde tel qu’il aurait été sans moi, si je n’avais jamais vécu, je le vois si peu différent du monde que je connais qu’aussitôt je m’imagine en observateur de pure inexistence – Dieu ne peut être que dans l’absence.

24/01/2018 – Oh oui, je le comprends, celui qui toute sa vie se laissera asservir par un cortège de présidents, de premiers ministres, de gouvernements, mais qui refusera au poète les quelques minutes de son poème. Le risque existe.
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Or comment peut-on me reprocher d’être contre le progrès, à moi qui ne saurais survivre un jour sans huile d’olive ?
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Michel Pichon garde encore secret son projet péruvien, avant tout c’est un voyage intérieur. Il se pose néanmoins des questions depuis qu’un Marseillais, au travail, s’est mis en tête de l’appeler tantôt Michou, tantôt Pitchoune. Chaque fois qu’il dit peuchère, il s’attend à voir tomber l’or du ciel comme les neiges éternelles. Ou comme la foudre.

23/01/2018 – Penser que ce chat d’intérieur gras et oisif était hier un félin fier, immense, souverain. Et que dans le même temps, l’humanité s’est dotée de la porcelaine et de la lime à ongles.
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mon exil est une coquille vide
j’en suis l’occupant abusif
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À Saint-Cloud, on a renommé Alexandre-Dumas l’ancien lycée Florent-Schmitt. On réfléchit aussi à inclure le répertoire du compositeur à la bibliographie de l’auteur.

22/01/2018 – Pris sur le fait, le pantalon baissé sur les chevilles, le vieillard rejeta la faute sur le couturier chez qui il avait déposé ses bretelles en réparation il y a quatorze ans de cela, qui depuis semble ne plus ouvrir qu’à des horaires extravagants.
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C’est après sa mort que le mouton prendra le plus de bains.
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Facebook, m’explique-t-elle, est comme une fenêtre sur le monde. Une fois par an ou cent fois par jour, chacun est libre d’y regarder ou non. Chez moi, réponds-je, au quatrième étage, une grande baie vitrée donne sur la rue. Et il m’a suffi d’une fois.

21/01/2018 – Un an après l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, jugeant son comportement enfantin, d’aucuns lui fantasment des déficiences cognitives et une forme d’irrationalité. Les symptômes pourtant parlent d’eux-mêmes. Incapacité à se tenir en place plus de quelques secondes, coups de sang soudains, irritabilité ; à son âge, il est évident que monsieur Trump souffre d’hémorroïdes.
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Comble du darwinisme, l’homme, qui aujourd’hui doit s’adapter au milieu qu’il a mis tant de siècles à adapter pour lui.
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Plutôt exhaustif, Michel Pichon amasse toute la documentation qu’il peut trouver sur le Machu Picchu. Revues, livres, romans, documentaires télévisés ; et la musique aussi : il déniche quelques petites perles introuvables autrement qu’en cassettes audio. Puis, devant cette montagne de culture, satisfait, il renonce. À quoi bon aller au Machu Picchu, si avant de partir il sait déjà tout ? Non non, il lira tout ça au retour.

20/01/2018 – À partir de lundi, annonce la voix jeune, fraîche et ma foi fort agréable de la journaliste à la radio, à partir de lundi le temps sera plus vieux. Mais ne réalisez-vous pas, chère Madame, que pendant les trois secondes que vous avez perdues à prononcer cette phrase le temps n’a pas pris une ride ?
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Après une vie de combats et de solitude montagnarde, l’indépendantiste corse est mort l’estomac troué. Et l’indépendantiste breton aussi, quoique ces coups-là, reçus au foie dans une belle et franche jovialité sociale, aient été tirés par d’autres canons.
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Quitte à faire toutes ces répliques de la grotte de Lascaux, plutôt que dans un rayon de trois cents mètres, je les aurais installées à New York, Tokyo, New Delhi ou Mexico. Que le monde entier puisse en profiter. On sent que la Dordogne fait de la récupération.

19/01/2018 – Attention, est-il écrit sur l’écriteau, Chien méchant. Suivi de la mention Et ce n’est rien à côté du maître.
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Romaric, le mari marinier de Marie, aime à rire, mais marri par ma rime de marigot le mariole m’arrime la Marie et s’en va voir ailleurs.
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S’attabler pour la millième fois avec ses plus vieux, ses plus fidèles amis. Boire le meilleur champagne, le meilleur vin, la meilleure eau. Déguster son plat préféré, des mets exquis, dans une atmosphère baignée d’une musique éblouissante. Penser à recommencer demain, et après-demain, encore et encore, et ainsi jusqu’à la nuit de l’homme. Et songer que c’est ça, l’enfer, faire et refaire.

18/01/2018 – (Jamais je n’aurais imaginé me faire un jour l’indulgence publique d’un tel jeu de mots, mais) à l’heure d’internet, le Bescherelle, le Bled et le Grevisse sont bel et bien des livres de grand-mère.
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Malgré quoi promettre une fois d’aimer toujours est infiniment moins asservissant que la promesse d’aimer tous les jours.
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Une année, au collège, Michel Pichon a eu pour camarade un autre Michel Pichon. Certes la probabilité qu’il fût le seul Michel Pichon à errer sur les chemin escarpés de la vie scolaire était faible, mais rencontrer comme ça un homonyme, ça interroge sur notre place au sein de l’univers. Ça minimise, en quelque sorte, et on sait déjà Michel Pichon homme ordinaire. D’ailleurs était-il, lui, Michel Pichon, en classe avec Michel Pichon, ou Michel Pichon était-il à l’inverse en classe avec lui, Michel Pichon ? Depuis, Michel Pichon se doute qu’il court bien d’autres Michel Pichon de par le vaste grand monde. Et il s’attend à les croiser au détour de chaque virage sur l’autoroute de la vie. Il n’espère qu’une chose : ne pas rencontrer d’autre Michel Pichon au Machu Picchu. Mais allez savoir, le monde est si étrange. Et les probabilités si espiègles.

17/01/2018 – Il y a une semaine, une amie comparait mes brèves quotidiennes à une vue kaléidoscopique de ma personnalité. À tout hasard, je me suis donc regardé dans une boule à facettes ; et quelle surprise en effet de voir apparaître toutes les phrases des deux prochaines semaines, ni plus ni moins ! Ne reste plus qu’à réviser l’orthographe, et voilà le travail.
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Et quelle frustration pour le rhinocéros de ne jamais pouvoir grimper sur la montagne qu’il voit sans cesse à l’horizon de son nez.
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J’ignore quel livre j’emporterais, sur cette île déserte, mais je m’assurerais qu’il ne soit pas trop épais pour avoir le temps de le finir avant que l’île n’en soit plus une.

16/01/2018 – Cette brasserie parisienne est connue pour son jus d’oranges pressé. Deux minutes pour le boire, merci et au revoir.
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– Vous vous doutez bien que ça m’a inquiété, au début, d’entendre ces voix. J’ai consulté plusieurs spécialistes, des ORL, des audioprothésistes, qui n’ont rien relevé d’anormal. Les psychiatres aussi se sont montrés rassurants. C’est pourquoi je viens vous voir, mon père. Se peut-il que je sois possédé ?
– Et que vous disent-elles, ces voix ?
– Rien, justement. Je crois que c’est Dieu qui me parle depuis le firmament de son absence.
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Depuis le temps que je leur tape sur la tête, je me doutais bien que cette boîte de clous fomentait la mutinerie ; pas manqué, celui-ci a brisé mon marteau.

15/01/2018 – Jugeant Pérec sexiste, des féministes ont entrepris de réécrire La Disparition, mais sous la contrainte du quintuple lipogramme puisqu’elles emploieront le e pour toute voyelle. Le titre : Elles. Pour le moment elles en sont restées à l’incipit – Elles le détestent, l’exècrent. Mais l’envie est là, et elles ont bon espoir de porter le projet à terme.
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Le cancer ? Mon mécanicien, mon cordonnier et mon serrurier m’avaient pourtant assuré qu’il n’y avait aucun souci à se faire, docteur.
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Pour s’acclimater, Michel Pichon dit Une baguette s’il vous plaît, amigo, Avec plaisir, amigo, et pourriez-vous me passer le ketchup ? Bon weekend, amigo. Bientôt il va se mettre à la flûte de pan, et il a décidé aussi de ne plus se chausser que de sandales. Déjà, il trouve que les avocats n’ont pas beaucoup de goût, en Europe.

14/01/2018 – Soldes d’hiver, les flâneurs entrent et sortent sans même avoir besoin d’ouvrir les portes. On peine à distinguer la vitrine de la rue.
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Passées deux semaines il faut bien le dire : elle n’est pas si nouvelle que ça, cette année, elle commence comme l’ancienne a fini, pleine de dimanches et de mardis.
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Même un samedi en période de soldes, on trouve toujours quelques centimètres pour s’engouffrer dans les boutiques archi-combles, qu’on croyait pourtant impénétrables. Et après on nous dit que le système carcéral est saturé.

13/01/2018 – Certaines homophonies sont tout à fait fortuites et il ne faudrait pas croire le contraire. Voyant la coiffure de M. Trump, je pensais notamment à Occident et oxydant.
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J’accepterai que souvent les choses sont ce qu’elles sont quand mes contradicteurs reconnaîtront que, parfois, elles sont le contraire exactement.
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J’ai un ennemi. Et acharné il anéantit tout ce que je désire accomplir. Chaque décision, il me la conteste ; il est mon levier procrastinateur, le sablier brisé qui répand ses échardes de verre et de silice dans mes rouages, la gueule dentée pensée pour mordre dans mes chairs. Il est mon si parfait antipode que je ne saurais me définir autrement qu’en relation avec cette ombre qui me pourchasse ; je suis mon propre traître.

12/01/2018 – Mais de quoi se plaignent-ils donc, nos trois millions et demi de chômeurs ? Pour eux, tous les jours, c’est premier mai.
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Ah, d’accord. Il voudraient juste goûter un peu aux huîtres et au champagne des six cent mille pour qui tous les jours, c’est Noël.
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Michel Pichon a une connaissance limitée de la montagne : il est allé une fois en excursion au Mont Saint-Michel, et une semaine en colonie de vacances à Annemasse, l’été de ses neuf ans. Des Alpes, il se souvient surtout de la piscine et du terrain de mini-golf. Aussi, pour le Machu Picchu, il s’équipe : crampons, piolet, baudrier, mousquetons, dégaines et longe. Pour s’entraîner, il monte et descend la butte Montmartre – par le funiculaire.

11/01/2018 – Parfois, quand je descends de la voiture, je suis à Paris. D’autres fois, à Bruxelles, ou dans les Alpes, dans la campagne picarde ou en Italie. Preuve que les mêmes causes ne produisent pas toujours les mêmes effets. D’ailleurs, parfois, la voiture ne démarre pas et je descends exactement là où je suis monté.
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C’est comme le camion vide, transportant sa cargaison d’air. Il ne faut pas se leurrer. Son chargement est au volant et il a une famille pour destination.
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On notera qu’après ces millions et millions d’années, aucune flaque d’eau, aucun caillou, aucun serpent ne perd plus son temps à lire, écrire, compter. L’homme décidément est en retard dans son évolution.

10/01/2018 – Dès qu’il le peut, il s’évade pour le weekend dans quelque grande ville européenne. Ou en province, d’ailleurs il envisage d’acheter une maison en Normandie ou en Bourgogne. Il passe ses vacances d’été à l’étranger et, l’hiver, il va à la montagne. On se demanderait pourquoi le Parisien vit encore à Paris.
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Il faut que nos lundis, mardis et mercredis soient honteux pour qu’on réserve ainsi la beuverie au weekend.
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Hier, pendant dix heures, j’ai regardé un mur blanc. Sans cligner des yeux une seule fois, pour savoir si je pouvais voir à travers. Mais le jour tombant a fini par m’en détourner – ce mur d’ailleurs n’était plus blanc. Quelle tristesse accablante de devoir renoncer là, au moment peut-être où ce mur allait enfin s’ouvrir à moi. Exténué, les yeux vides et asséchés, j’ai alors pris le repos de mon lit – pour réaliser que le plus vaste de tous les murs blancs est la nuit.

09/01/2018 – Abée, Eugies, Ixelles, Hemiksem, la province du Hainaut : rien à dire, les Belges sont des gens de lettres.
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C’est finalement au pays des convoitises, où chacun désire posséder absolument tout, qu’on est le plus prodigue.
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Les seules fois où on regarde Michel Pichon avec un peu d’insistance dans le métro, c’est quand sa chemise est tachée de sauce tomate – licence poétique, Michel Pichon assaisonne ses pâtes de ketchup. Ce qui ne l’empêche pas, lui, de regarder les gens en coin. Il se demande comment ils réagiraient s’ils savaient son projet d’aller au Machu Picchu. Surprenant alors un autre regard en coin, il se sent déjà moins anonyme : la nouvelle s’est-elle déjà propagée ? Machu Picchu. Le dire dans sa tête, c’est déjà y être.

08/01/2018 – Sachez, Mademoiselle, que cet objet que vous persistez à appeler raclette de douche est en fait un peigne pour chauve.
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Porter un T-shirt sur lequel est écrit rythme et danser dans le plus parfait contre-temps : ingénuité ou autodérision ?
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C’est un quiproquo très courant que de croire que la personne de qui l’on parle et celle à qui l’on parle ne sont qu’une seule et même personne, quand on dit Je t’aime.

07/01/2018 – Depuis quelques jours, les correcteurs automatiques de mon vieux GSM et de ma boîte mail changent spontanément mes vœux de bonne année en souhaits de conne année.
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Après ta mère, le miroir le plus déformant est celui où tu te vois tous les matins.
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Si tu me parles de ce que tu fais, où tu as été, ce que tu as vu et ceux que tu aimes, tu me parles d’un mort que je ne connaîtrai jamais. Tu es ce que tu aimerais faire, où tu aimerais aller, ce que tu aimerais voir et ceux que tu aimerais aimer ; raconte-moi cette personne-là.

06/01/2018 – Jamais je n’avais été aussi heureux de me faire réveiller en pleine nuit par les sirènes hurlantes de la police – j’étais en train de rêver que soudain je devenais sourd.
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Les tableaux et statues accumulées dans les musées le prouvent amplement et sans appel. La femme antique se rasait déjà les aisselles.
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Michel Pichon n’a pris qu’une seule bonne résolution, cette année, et il tient à la respecter. Lui, qu’on a surnommé la miche de pisse, Mitchell Nichon, micelle de bichon, Richard Nixon, miction de pochon ou encore missel de pigeon, veut se dégourdir, être moins timoré en société ; à trente ans passés, il aimerait ne plus mouiller ses culottes quand un inconnu lui adresse la parole. Pour cela, il a trouvé un sujet de discussion passe-partout. L’inspiration lui est venue en regardant la télévision : cette année, Michel Pichon visitera le Machu Picchu.

05/01/2018 – Chaque fois que je tombe sur une rétrospective sur Bob Dylan à la radio, j’angoisse : je me dis que ça y est, que lui aussi est parti. Et je me demande qui a repris le flambeau, de quel artiste on peut, après lui, dire qu’il a été le héraut de sa génération – et des suivantes.
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Dans une flaque d’eau je vois le reflet du soleil, un coin de ciel bleu et quelques gros nuages qui glissent avec bonhomie vers l’inconnu. Il y a aussi un visage barbu qui me sourit, qui déjà n’est plus le mien. De là à postuler l’existence de Dieu.
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Ainsi la fourmi devint le plus grand insecte du monde : elle fit le pas de plus, le dernier, l’infime foulée qui la hissa au sommet du dernier rocher. De là, pour personne, elle grossit les vents de son chant. Puis elle redescendit – et bien qu’elle fût redevenue une minuscule fourmi insignifiante, à côté d’elle, la montagne semblait toute petite.

04/01/2018 – Je ne souviens pas qu’aucune montagne m’ait jamais giflé parce que j’admirais sa beauté avec, soi-disant, un peu trop d’insistance.
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Historiquement, il y a des gens, les seules fois où ils ont ouvert un livre, c’était pour le brûler.
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Jadis, aucun kilomètre n’aurait pu avoir raison de ma présence auprès de ma famille et mes amis. Je prenais la voiture, le train, le bus et l’avion indifféremment, j’aurais pris la mer s’il l’avait fallu. Puis, petit à petit, j’ai rompu les liens. La misanthropie est plus écologique.

03/01/2018 – Bien utile pour nourrir le faon, la fourchette frontale du cerf se révèle malgré tout encombrante pour faire rire les petits en faisant le poirier ou des galipettes.
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Avoir l’autoroute juste derrière la clôture, au fond du jardin, et devoir faire vingt kilomètres pour la prendre. C’est quand même mal viser.
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Et comme dirait Michel Pichon, votre aiguille, ce n’était pas très malin de la faire tomber dans une botte de foin.

02/01/2018 – Rideaux ouverts sur la rue, vitres polies et parfaitement transparentes : aux Pays-Bas, en un coup d’œil chacun peut vérifier qu’il mène effectivement la même existence que ses voisins.
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Œuvrant au progrès, à la connaissance humaine, ce laborantin étudie la sexualité des rats dans une cave éclairée au néon. Pour ma part, j’aime trop la lumière.
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Cet agriculteur des environs de Saint-Lô refuse d’abandonner son champ aux promoteurs éoliens. Les compensations financières ne feront pas ployer sa volonté, il est déterminé à se battre jusqu’au bout. Dans le village, certains l’appellent Alonso Quichano.

01/01/2018 – Il fallait voir la guerre civile sur Gaasperdam, hier, entre minuit et deux heures du matin. En cette banlieue résidentielle d’Amsterdam comme dans tous le pays explosaient pétards, feux d’artifices et de Bengale ; et les cris des enfants ! Certes assourdis par les tonnes et les tonnes de poudre à canon, on y voyait comme en plein jour à des kilomètres à la ronde. Et les habitants du quartier qui, l’été dernier, s’étonnaient qu’il n’y ait presque plus d’oiseaux en ville.
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Croyez-moi, avec une telle vue sur la tour Eiffel, c’est une occasion en or. Et avec un peu de patience, dans dix ou quinze ans vous aurez vue sur la mer aussi.
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Quand j’étais enfant, on se souhaitait Bonne année. Désormais, on aurait envie de se souhaiter Bonne chance, ou Bon courage.

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