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01/10/2020 – Dieu seul est en mesure de donner l’absolution, Dieu qui n’existe pas. Aussi, pardonner n’est pas manquer de caractère. C’est un choix et il appartient à chacun de se hisser à la hauteur du ciel.
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De désillusion en désillusion, j’ai dressé le portrait-robot de la femme avec qui je pourrais construire une relation amoureuse durable. Entre autres caractéristiques elle aurait celle, essentielle, de vouloir construire une relation amoureuse durable avec moi. Après, pour les détails, on affinera.
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La vie comme les dessins que l’on traçait dans notre enfance, avec des points numérotés à relier, à cela près qu’il n’y a pas de points à suivre. Et pas de numéros non plus d’ailleurs. Et faut-il préciser que nous ne sommes plus des enfants ? La vie comme une page blanche.

30/09/2020 – Puis, à l’orée de l’automne, je réalisai que j’avais toujours bu mon thé trop vite, et trop chaud, et trop nonchalamment, et trop seul aussi, souvent. J’ai néanmoins fait germer quelques noyaux d’avocat au printemps qui, poussant, me procurent un grand réconfort.
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La vagabonderie pourtant m’avait éduqué sur tous paysages. J’avais conception de la sylve verduriante, des vastes solitudes campagneuses, des sinuosités de l’eau qui toujours épaissit de l’amont vers l’aval. J’étais un jeune pays en gestation qui n’a pas notion de frontières.
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À deux semaines du 15 octobre je ne vois nul préparatif, nulle montée d’adrénaline chez les enfants, la presse reste muette et la vie continue comme s’il n’en était rien. Les gens qui passent et attendent sous mes fenêtres ne savent-ils donc pas ?

29/09/2020 – L’avantage d’avoir des amis poètes est qu’ils ne possèdent rien sinon des livres. Les déménagements sont légers. L’inconvénient est qu’à vouloir feuilleter tous ces bouquins, déménager prend du temps – mais est-ce réellement un inconvénient ?
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Or voilà que l’ironie me gratifie pour voisin du dessus d’un pianiste italien qui étudie Brahms. Subtile et délicate torture.
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À l’air libre ? Mais l’air une fois respiré n’est-il pas tout sauf libre ?

28/09/2020 – C’est un papier au contenu intéressant qui mériterait d’être diffusé, mais dès la première ligne je bute car l’auteur a fait le choix de l’écriture inclusive. Mon inaptitude à la lire est une limite personnelle, j’en conviens. Mais le fait est que cela me coûte de l’énergie et se fait au détriment de ma compréhension. Dès lors, se pose la question de la destination de l’écriture. Un poète aujourd’hui ne peut prétendre être accessible à tous. L’ardent défenseur de la langue et du terroir ardennais ne passionnera guère en Corse ou en Bretagne. On attend toujours le raz-de-marée culturel morvandiau. Ainsi, c’est suite à ce papier que j’ai décidé de me rendre accessible au plus grand nombre. J’envisage d’émigrer à Pékin, d’écrire en chinois et de prendre ma carte au Parti.
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La mouche qui se cogne la tête contre la fenêtre serait peut-être moins en hâte de sortir si elle savait les oiseaux, les chauves-souris et les toiles d’araignées qui l’attendent au-dehors.
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Et qui dit que ce n’est pas la truite qui ferre le pêcheur ?

27/09/2020 – Cela me rappelle un vieil article où il était question d’une femme qui, à quarante ans, en larmes, appelait sa mère pour lui annoncer qu’enfin elle avait eu son premier orgasme. Alors certes, je n’en suis pas là. La jouissance que j’éprouve ce matin est contenue. Mais quand même. Dormir cinq heures et demie d’une traite. Une demi-heure de plus et j’appelais au village.
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Tout doit disparaître, est-il écrit sur la vitrine de la boutique. C’est faire preuve d’arrogance. Avec un peu d’humilité, on y aurait écrit Tout va disparaître.
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15 octobre, J-18.

26/09/2020 – J’ai expérimenté un certain nombre de drogues. Parmi celles-ci, les trois plus puissantes sont la danse, l’amour et la vie. C’est redire trois fois la même chose.
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Puis, avec pour seul témoin l’heure la plus coite du crépuscule, l’oisillon fraîchement éclos se mit à piailler avec ampleur et c’était un piaillement de désespérance, une grande hurlade gouvernée par la faim, la criaillerie de l’oisillon qui ne possède aucune science de sa condition et ne sait pas qu’il est né dans une cage.
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Les fous rires de 14h30 parfois se paient très cher à 4h30 du matin.

25/09/2020 – La science gagnerait à chiffrer les plages de sommeil de l’insomniaque, les demi-heures de répit quelque peu salutaire, les trop brèves minutes de torpeur grappillées ici et là, et à les retranscrire en morse. On en apprendrait long.
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Erratum concernant mes allégations du 3 août dernier : en fait, un grand regret de ma vie restera d’avoir raté les deux ou trois correspondances qu’en aucun cas il ne fallait rater.
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Le coronavirus semble-t-il provoque une fatigue accablante chez la plupart des malades. Encore une semaine à ce régime et je me porte volontaire.

24/09/2020 – Au métro je préfère le vélo et la marche. En voiture, entre un tunnel et une route franchissant les cols, je choisis toujours le trajet qui sinue à l’air libre. On passe déjà bien assez de temps sous terre, une fois l’éternité acquise.
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Jouer l’amour sur un regard, c’est prendre le risque de perdre et l’amour et les yeux. Il y a des secondes qui pèsent le poids d’une vie.
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Inexorablement le 15 octobre marche vers nous d’une foulée tenace mais généreuse, distribuant à sa suite un tourbillon inaudible de couleurs rarement effleurées. C’est un rendez-vous pris dans l’aube des temps qui mérite emphase et solennité. Un rendez-vous auquel nul n’échappera. Le poète y sera, le sage, le philosophe. L’homme de peu y côtoiera les rois. Chacun face à ses propres démons, accompagné par sa seul ombre. Une fête splendide impossible à manquer.

23/09/2020 – Une très belle chose que Mauro m’a dite : depuis cinq mois que j’ai acheté cette maison, je n’ai fait que démolir et démolir ; aujourd’hui, avec toi, pour la première fois, j’ai construit quelque chose.
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Je mange bio et local, m’offre très rarement le luxe de la viande. Je consomme peu, essentiellement de seconde main. Cela fait une quinzaine d’années que je donne vingt euros par mois à Handicap International. Je m’interdis les réseaux sociaux, le smartphone et la trottinette électrique. Je trie scrupuleusement mes déchets, à vrai dire j’en produis très peu et ne sors ma poubelle qu’une fois par mois environ. En milonga, autant que faire se peut je fais danser les femmes que personne ne fait danser. Chaque canicule me ronge les intestins ainsi que la fonte des glaciers, la pollution de l’air et de l’eau, les incendies, tout, et je m’en sens responsable – cette sensation persistante, visqueuse, d’être né coupable. Je l’admets volontiers, je ne suis pas quelqu’un de léger au quotidien. Il m’arrive de céder à la tentation du prosélytisme et de laisser déborder le trop-plein de terreur. J’ai mes faiblesses et, sans le vouloir, je blesse parfois les gens que j’aime. Mais qu’est-ce que ce serait si, en plus, je bouffais de la merde, consommais à outrance, ne me souciais pas du sort d’autrui, virevoltais dans le virtuel, abandonnais mon merdier à tous les coins de rue, si j’étais snob et si j’accueillais la chute de notre civilisation dans une médiocrité indifférente ? Bah, au moins aurai-je vécu à la hauteur de mes principes.
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Tu passes la journée à couper des bastaings et des solives, à dimensionner, à ajuster. La structure prend forme à mesure que tu mets le tout à niveau, que tu perces, que tu visses, que tu scelles. Vu du rez-de-chaussée, ce sera un plafond. Mais il faut prendre de la hauteur pour apprécier les accomplissements d’un mardi. Car vu depuis le premier étage, ce sera un plancher – le plancher de la chambre de Mila, un an et demi bientôt. Voilà. Tu aurais pu te prélasser tout le jour dans les bras de l’irréparable. Mais tu as répondu présent.

22/09/2020 – Tout travail en effet mérite salaire et une tranche de pain est un salaire, et un verre d’eau, et un sourire.
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En dépit du caractère prémédité de l’affaire, tout le monde félicita les jeunes parents pourtant récidivistes.
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Il est un temps où l’on est en devoir de se demander si oui ou non la vie sur Terre serait supportable sans coccyx et, le cas échéant, de prendre les mesures adéquates.

21/09/2020 – Excellente initiative, la journée sans voitures de Bruxelles a remporté un franc succès. Mais je ne suis pas homme à me contenter de si peu, c’est pourquoi j’ai étendu le dispositif en passant la journée sans slip aussi.
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Nous spéculons sur tout. Nous achetons le temps et le revendons afin d’en tirer profit. Nous négocions la terre, l’eau, l’air, la montagne, la farine, le mètre carré, la couleur, les vieux livres, rien n’échappe à notre avidité, quoi que ce soit, nommez-le, ça s’échange en bourse. Nous spéculons sur tout, ou presque. Car il reste quelques valeurs qui échappent à la finance et sur lesquelles je mise en espérant faire fortune. Ainsi, j’accumule les actes manqués et les fausses notes. Je spécule sur le retard et l’oisiveté. Je suis riche de l’odeur de l’origan.
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Mais enfin, le 15 octobre approche et autant dire que ce sera historique. Du jamais-vu. Serai-je à la hauteur ?

20/09/2020 – Un jour prochain, ce qu’on appelle été indien, on l’appellera hiver brésilien.
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Après avoir lu il y a quelques années Entre ciel et terre, dont la puissance du verbe et de l’image m’avait conquis sans hélas que le récit ne m’emporte, je viens de dévorer les exceptionnelles cent premières pages de Ásta et, en dépit de ce que la comparaison a d’incongru, je dois dire que les livres de Jón Kalman Stefánsson me font penser au sexe anal. La première fois, on y va surtout par curiosité. Puis on y prend goût et on y retourne avec plaisir.
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Que j’aime ces régiments de retraités armés de sécateurs, chaussés de bottes sans éperons, avec pour casques des chapeaux de paille et pour dessein la rectitude d’une haie.

19/09/2020 – Des heures durant, méticuleusement, tu ponces un parquet pour lui redonner son éclat d’antan, pour le faire revivre en quelque sorte. Plié sur les genoux, le dos courbé, le cou endolori, le poignet au bord de l’inflammation. Et tu accueilles tes courbatures avec joie car le bois te le rend bien – doublement : au-delà de son aspect, s’en élève une douce odeur acidulée de sève de pin. La vie cachée en ses replis.
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C’est insensé, quand on y pense, le nombre de ponts qu’on peut franchir en une journée.
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N’oublie jamais, quand tu regardes la Lune, que c’est encore et toujours le Soleil que tu vois.

18/09/2020 – Le moustique tigre, quand il se jette sur toi, tu es quand même content qu’il soit moustique plus qu’il n’est tigre.
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Elle, n’est-ce pas, ne serait pas devenue la femme qu’elle est devenue si elle n’avait pas eu en plus ce quelque chose qu’avaient en moins les femmes qui ne sont pas devenues ce qu’elle est devenue.
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Prenez date : le 15 octobre, quelque chose d’unique se produira qui jamais n’a eu lieu dans l’histoire de l’humanité. Soyez prévenus. Ce sera mémorable. Un jour qui entrera dans la légende.

17/09/2020 – Nuit pétrifiée, épaisse, que je traverse comme on s’enfonce dans le ventre de la bête. Sourde à ma supplique, la terre attend l’eau depuis trop longtemps. Les fissures argileuses boivent mon urine comme un meilleur champagne. Je pisse pourtant une saumure pauvre, moi qui ai renoncé à la piraterie. Combien on dormait, alors, sur le pont des navires dévoyés, on faisait grabat de toute liqueur. On dansait sans savoir la danse. L’horizon était notre compas. Puis lumière fut jetée sur tes visages et ce fut un premier tango, une valse, ce fut promesse d’insomnie. Désormais l’ancre est jetée. C’est dire : à ces terres asséchées mes poumons enchaînés.
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Le plus déroutant dans tout ça est que si on m’avait annoncé il y a vingt ou vingt-cinq ans que je passerais des semaines entières chez mon plus vieux copain à démonter sa charpente et aligner des parpaings, à maçonner de la pierre et ajuster des solives, à isoler, ragréer, tamiser du sable, poser du parquet et de la tomette, etc., je n’aurais aucunement été surpris.
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Une forme horizontale de vertige. Où ce n’est pas du vide que l’on a peur, mais de soi penché sur le vide.

16/09/2020 – Bien avant l’aube, le soleil noir et faussement immobile, le temps comme aboli. Un chien aboie en rêve car dans son rêve il croit qu’il est un chien. L’air pèse le poids de ton absence. Un jour, viendra le jour où le jour ne se lèvera pas. Ce jour-là, j’avalerai un litre de mon ombre et regretterai une dernière fois de n’avoir su incarner tes couleurs. Mais ce jour n’est pas arrivé et bientôt, dans quelques heures, couteau à la main, je dirai pour moi seul la poésie du pain. Sous ma chemise je suis un chien. Et toi, là-bas. Tu es le plus beau des pays.
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Voilà des années que je formule le même vœu, qui jusqu’ici a toujours été exaucé : revoir une autre étoile filante.
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La vie, un empire si vaste qu’on met plus d’une vie à le traverser.

15/09/2020 – De retour en Mayenne et j’ai connu des lieux où les étoiles étaient plus pudiques.
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Ce qui serait grand, un véritable aboutissement, ce serait qu’on donne mon nom à une rue du village où j’ai passé mon enfance. Ou à une place. Avec, sur la plaque, en petits caractères, la mention poète. Ou idiot.
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Tomber amoureux est la plus belle chose qui puisse arriver. Et la plus cruelle surtout.

14/09/2020 – Pauvre gamin à qui, en plus de ce monde incertain, non content des guerres, des aléas climatiques, des famines, des épidémies et des trottinettes électriques, comme si la misère n’était pas suffisante, son père probablement aura légué sa calvitie.
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Mais n’est-ce pas redondance que de fumer en voiture ?
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Danser, danser, danser.

13/09/2020 – Croyant que les dieux demeuraient au ciel et se jugeant indignes de se hisser à leur niveau, nos ancêtres décidèrent d’enfouir leurs morts. Immense préjudice moral que nous persistons hélas à subir aujourd’hui. Si les anciens avaient allongé leurs dieux six mètres sous terre, nous passerions peut-être l’éternité à voltiger comme des hirondelles.
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Les hommes, libres et égaux en droits à part quand il s’agit de tomber enceinte.
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Hé hé, c’est que tel que vous me voyez, j’ai un truc pour économiser le prix du ticket de métro, moi, je prend le taxi.

12/09/2020 – Puisque j’y suis né et sachant d’ores et déjà que j’y retournerai, je cède à mon impulsion atavique et passe ma vie à remuer de la poussière. On ne me prendra pas au dépourvu.
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Dans mon bleu de travail sale et constellé de taches de peinture, un pack de bières dans chaque main et une baguette sous le coude, je vais d’un pas léger devant l’école pour que les enfants sachent où ça vous mène, d’avoir un diplôme aussi prestigieux que le mien.
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Donner son corps à la science est une chose, encore faut-il savoir laquelle. En ce moment, j’hésite entre l’égyptologie, l’archéospéléologie et l’odonatologie.

11/09/2020 – Il y a trois jours, chez Mauro, abattre un mur, sortir les gravats et réceptionner les mètres cubes de bois qui formeront l’ossature de sa charpente. Ces jours-ci, chez Cédric, poncer, peindre, ragréer et faire bien d’autres menus travaux de finition. Dans trois jours, chez Vincent, poser du parquet. En ce moment je n’écris pas. C’est-à-dire : j’écris autrement.
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L’influence de mes amis est de plus en prégnante. À les voir construire leurs maisons, je me surprends à penser à l’avenir. J’élabore des projets. Dont par exemple celui, peut-être, à mon retour à Bruxelles, d’aller manger une glace.
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Mais qu’on m’amène le benêt qui a décrété que cet outil s’appellerait une langue de chat. Qu’on me l’amène et qu’on nous laisse seuls un instant.

10/09/2020 – Cinq heures, aussi discrètement que possible Cédric s’apprête à partir au travail. Je sais que ne me rendormirai pas. C’est ainsi, j’ai appris à vivre avec. Je ne suis pas quelqu’un qui se rendort. Quelqu’un qui se tait quand il a vu, qui oublie qu’il a entendu, qui sourit gentiment par peur de ne pas plaire. Je ne sais pas me sacrifier sur l’autel pudique des bonnes manières. J’ai trop d’amour pour cela. Nul ne fera de moi une pierre.
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Puis, après m’avoir offert sans le savoir cette métaphore, Cédric sort et j’entends Joseph pleurer doucement derrière la porte. Bientôt Léa se lèvera. Rien n’a d’importance. Tout est parfait et rien n’a d’importance.
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Mais qu’on m’amène l’imbécile qui a décrété que cet outil s’appellerait une patte de lapin. Qu’on me l’amène et qu’on nous laisse seuls un instant.

09/09/2020 – Jusqu’ici, j’avais toujours considéré les cheveux comme un attribut du visage. Le masque cependant remet chaque chose à sa place et, pour la première fois de ma vie, j’ai l’impression de répondre honnêtement au coiffeur qui me demande ce que je pense de ma coupe.
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Question de perspective. Le serpent ne se mord pas la queue, il se cure les dents.
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Mais qu’on m’amène l’idiot qui a décrété que cet outil s’appellerait un pied de biche. Qu’on me l’amène et qu’on nous laisse seuls un instant.

08/09/2020 – Je repense au Golfe de Naples vu depuis le castel Sant’Elmo, au volcan au surplomb de la mer, et comment ai-je pu faire entrer un si grand paysage dans une si petite tête ?
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À part chez les saints et les véritables esthètes, le choix de la joie à tout prix, de la légèreté, peut-il être autre chose que le marqueur de la médiocrité ?
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Tu manques de corde pour t’évader de ta prison ? Et que fais-tu de tes huit mètres d’intestin ?

07/09/2020 – De toutes les façades du quartier probablement, celle que je connais le moins est celle derrière laquelle j’habite. C’est vrai aussi pour mon visage.
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La ville paisible, rendue aux chats qui vont mollement dans les rues vides. Un peu de brume s’attarde autour des arbres, une brume sans suavité qui ne persistera pas. Une voiture rôde au loin. Rien ne palpite. Il est si tard qu’on dira sous peu qu’il est tôt. Ombre, j’ai ouvert toutes les fenêtres avant de sortir. J’aimerais respirer un air vierge quand je rentrerai. Un air serein malgré la brume. Un air innocent. Cette nuit comme toutes les nuits la lune est pleine et j’aimerais me rendormir dans un air moins pénétrant.
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Cherchez l’intrus : le Diable, Satan, Méphistophélès, Belphégor, l’Antéchrist, Lucifer, Belzébuth, la feuille qui tombe du chêne avant son heure et se laisse porter par les flots de la rivière, l’amour.

06/09/2020 – L’ultimatum d’Emmanuel Macron est on ne peut plus limpide. La République, parce qu’elle est indivisible, n’admet aucune aventure séparatiste. Que les guérilleros de l’écriture inclusive se le tiennent pour dit.
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Par un hasard des plus inouïs je croise dans le bus Fabien A., un ancien collègue de mes années d’ingénieur. Le seul de mes responsables fonctionnels directs que j’aie réellement admiré. J’ai travaillé sous sa tutelle aux Pays-Bas, après quoi il était prévu que je l’accompagne en Arabie saoudite – finalement expatrié en Chine, il m’a laissé aller seul dans le désert et je ne l’ai jamais revu. Je le reconnais immédiatement, pas lui. Cela ne me vexe pas. Bien sûr, dis-je en guise d’explication, à l’époque mes cheveux étaient beaucoup plus courts et je ne portais pas la moustache. Soudain il me remet, mais alors il me parle de Corée du Sud. Tu t’en étais sorti félon, dit-il avant d’ajouter, après une pause, avec l’histoire du sac à dos. De toute évidence il me confond avec un autre. Telle qu’il l’évoque, l’histoire du sac à dos est une affaire entendue. Elle l’a profondément meurtri. Je mérite sa rancune. Et c’est terrible d’être ainsi accusé à tort, d’autant que je ne saurai jamais de quoi il en retourne. Jamais je n’entendrai l’histoire de ce sac à dos félon puisque, contrarié, je me réveille.
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On en arrive au point où on ne croit même plus au nihilisme.

05/09/2020 – Ce n’est pas tant le fait d’avoir renversé cette belle omelette qui me bouleverse. Pas le temps passé à faire les courses, l’argent dépensé, le gâchis. Pas la joie réduite à néant, le plaisir de partager brusquement empêché. C’est la fébrilité d’un mois de septembre longtemps attendu qui à peine entamé déjà s’effrite. Mon impuissance à enrayer le cours des choses.
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La nature se ligue contre moi. Hier c’était un moucheron, et ce matin, en l’espace de quelques minutes, une petite branche de frêne, une feuille morte et un pétale de myosotis.
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J’ai retrouvé mon téléphone. Je dis surtout cela afin que mes lecteurs patagons, malgaches et indonésiens cessent de dilapider des fortunes à m’appeler pour faire sonner l’appareil.

04/09/2020 – L’avantage avec les mots est qu’il suffit de les mettre les uns après les autres pour faire des phrases. L’inconvénient étant qu’ils sont tant et tant à abuser du procédé.
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La bière et le whisky, deux bons amis qui toutefois ont cette légère tendance à monopoliser la conversation.
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Tout : un mot qui souvent ne dit rien.

03/09/2020 – Ce qui décontenance en premier lieu, c’est que Rimbaud avait la réponse.
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La liberté, la vérité, la beauté, autant d’absolus inaccessibles à l’humain. Il n’y a bien que dans le ridicule que nous atteignons au splendide.
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J’ai perdu mon téléphone. Si quelqu’un pouvait m’appeler, ça m’aiderait.

02/09/2020 – C’est un fait, tous les rois de France sont morts les uns après les autres. L’avènement de la République n’a pas enrayé la dynamique puisque seuls trois anciens présidents sont encore en vie. Typiquement le genre de statistique qui ne me pousse pas à briguer le pouvoir.
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Pendant ce temps, les maires de Sainte-Groseille-sur-Chirouples et de Pardieu-les-Cartable ont tout bonnement interdit le port du masque dans leurs communes.
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Si l’on peut nommer militantisme une telle chose que mon engagement contre la consommation de chips goût barbecue dans les transports en commun, alors clairement, je me radicalise.

01/09/2020 – On monte dans le train en partant du principe que les rails sont parfaitement parallèles, mais comment en être certain si l’on ne peut les prolonger à l’infini ? Du strict point de vue de la logique euclidienne, est-il bien raisonnable de rouler sur ce chemin de fer à près de trois cents kilomètres à l’heure ?
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On a beaucoup parlé de la Mayenne ces derniers temps, où plusieurs foyers d’infection ont été identifiés. Grâce à Dieu je ne reviens pas de Laval avec le coronavirus. J’ai juste attrapé une écharde dans l’index.
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Rappeler de temps en temps qu’à l’exception notable des États-Unis jamais aucun pays n’a déclenché la puissance atomique contre un autre, que chacun a lâché ses petites bombes sur son propre territoire, ne fait pas de mal.

31/08/2020 – De nuit en nuit la lune se fait plus ronde, plus obsédante. On se croirait dans ces films fascinants de lenteur où la machinerie mise en branle arase tout, ramenant les ambitions humaines à la dimension de l’humilité. On pense aux vieilles tragédies. Le sort est jeté, toute conséquence inéluctable. Rendez-vous est donné. Bientôt la lune sera pleine et la voir s’arrondir nuit après nuit nous rend complices d’un crime magnifique qui pourrait être celui de la beauté.
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À trois ans elle demande à son père ce que signifie le mot liberté. Je retiens ma respiration. La destinée d’une femme se joue peut-être là, sous mes yeux. Oh, comme je suis soulagé de ne pas être celui à qui on pose la question.
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En plus du chien, des chats, des poules, des canards et du paon, les amis chez qui j’ai passé la semaine ont neuf moutons. Chaque soir je les compte, il y en a neuf, pas un de plus. Je les recompte et il y en a toujours neuf, toujours les mêmes, invariablement. Mes insomnies enfin s’expliquent.

30/08/2020 – Nous sommes à table et leur causerie tourne exclusivement autour du caca. Récurrent, en plus d’accaparer leur attention le sujet attise leur créativité. Une demi-heure plus tard, je n’ai toujours pas pu déterminer s’ils sont disciples de Freud ou suiveurs d’Antonin Artaud. Dans les deux cas, du haut de leurs sept ans, ce serait être très en avance.
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Nuit, il y a trop d’étoiles et personne avec qui les partager. C’est à la fois triste et merveilleux. On se sentirait coupable, à garder un tel ciel pour soi.
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J’aime la mûre. J’en aime le goût évidemment, mais avant tout j’aime l’idée de la mûre. Le fait qu’un tel fruit existe. J’aime la satisfaction délicate contenue dans ces quelques grammes de chair noire, le bonheur espiègle d’en mordre une pleine poignée. J’aime que ce fruit parfait pousse sur des ronciers qui souvent le rendent inaccessible sauf aux insectes. J’aime qu’en ville la mûre coûte cher, elle qui ici ne coûte rien. J’aime la mûre qui, au plus modeste des promeneurs, donnera la sensation d’être un roi.

29/08/2020 – Certes j’ai fait l’expérience de la clef de bras, la clef de sol, la clef à molette, mais la clef des champs n’aura été qu’un vague compromis. Quant à la clef du succès, elle ne s’est jamais adaptée à ma serrure. D’aucun édifice, fût-il d’air et de sable, je ne serai la clef de voûte.
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Élan splendide vers ce qu’il y a de plus noble, l’enthousiasme est ce que le vagabond possède quand il comprend qu’il n’est pas destiné à la foi.
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Huguenote ! Huguenote ! Huguenote ! criai-je avec la foule à la fin du concert, avant de réaliser que ce public de mécréants en réclamait une autre, une autre, une autre.

28/08/2020 – Faire la grasse matinée ? En ce moment, c’est déjà un miracle si je m’abandonne au sommeil plus de quatre heures de suite. Mes nuits sont courtes. Il n’est pas rare que je me relève pour lire ou écrire. Ce n’est pas faute de fatiguer le corps pourtant, de le soumettre à la douce torture du labeur physique. Mais je n’arrive pas à dormir. Je crois que je manque de caractère.
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Les mômes de mes amis sont épatants, mais je préfère les miens et c’est bien normal. Je n’en changerais pour rien au monde.
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La même stupeur que celle des scientifiques qui, il y a peu, à Djibouti, sont parvenus à observer un specimen de musaraigne à trompe alors qu’on estimait l’espèce perdue, la même euphorie enfantine : d’ici, on voit la voie lactée.

27/08/2020 – Ces jours-ci non plus je ne profite pas de la campagne. Ou plutôt si, mais à la manière qu’on avait de vivre la ruralité dans mon enfance. En y étant, tout simplement. En faisant ce que faire se doit. La forêt et les champs non comme destination, mais comme panorama. Comme arrière-plan.
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Les affaires humaines n’émeuvent guère les nuages qui, après une longue absence, passent en hâte sur nos têtes, porteurs d’aucun soulagement. Nos terres asséchées ne les concernent pas, ou si peu. Ils ne disparaîtraient pas plus vite s’ils voulaient nous donner le sentiment qu’à leurs yeux, nous ne méritons pas davantage leur ombre que leur eau.
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Chaque fois c’est pareil : au moment précis où de nouveau je m’habitue à courir sur un toit à huit ou dix mètres de hauteur – celui-ci est particulièrement pentu –, quand enfin je me libère de la sensation de vertige, les travaux sont finis et il est l’heure de redescendre au sol. J’imagine alors le désarroi du marin qui, après avoir dompté les vagues, revient au port et doit s’acclimater à la terre ferme. On ne peut être une mésange ou un dauphin à temps partiel.

26/08/2020 – Nuit blanche, et quelle débauche d’émotions ce fut, quelle décadence. Le lit n’était pas assez grand pour accueillir toutes mes maîtresses qui défilaient dans le désordre et dans la joie. Toutes sont venues me glisser à l’oreille leurs mots doux et insensés, Insomnie était là, Angoisse était là, et Amertume, et Solitude.
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Les anciens du village vous le diront, rien ne ressemble plus à un mouton tondu qu’un autre mouton tondu.
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Ne m’en voulez pas si je soutiens la candidature de Donald Trump à sa réélection. Quel usage aurions-nous d’un cirque sans clown ?

25/08/2020 – Conformément aux règles en vigueur, nous vous rappelons qu’il est obligatoire de porter un masque pendant toute la durée du trajet et de ne le retirer sous aucun prétexte. Tout manquement vous expose à une amende de 135 euros et une injonction à descendre du train au prochain arrêt.
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Le problème est que j’arrive toujours par le train en provenance de Paris et que je repars en direction de Mayenne. Il faudrait venir un jour depuis Rennes et aller vers Château-Gontier. Afin de m’assurer que Laval est bel et bien un palyndrome.
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Nous vous informons par ailleurs qu’une voiture bar est à votre disposition. En vertu des règles de distanciation sociale, notre assortiment de boissons chaudes et fraîches, de sandwiches, plats et desserts est à emporter uniquement et à consommer librement à votre place.

24/08/2020 – On se représente le Jugement Dernier comme une perspective lointaine qui, prophétisée il y a deux mille ans, ne se déchaînera pas avant que deux mille autres années se soient écoulées. Il faut cependant être précautionneux. Le ciel pourrait s’ouvrir et tomber sur nos têtes demain. Pour ma part, je ne serai pas cueilli sur une trottinette électrique.
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Sur les ossements des morts au moins m’aura donné envie de relire William Blake.
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Tant qu’il restera des chauve-souris volant sans ordre ni dessein dans le soir tombant, tant qu’il y aura des chiens errants et galeux, des sangliers enragés, des isards vagabondant d’un massif à l’autre, des chevreuils, le mot humanité gardera un peu d’épaisseur. Sans le renard la liberté de l’homme n’est rien.

23/08/2020 – Une idée que j’ai eue : organiser des stages pour les citadins, de manière qu’ils passent un mois par an à la campagne, et vice-versa, de manière que les campagnards vivent un mois par an la vie citadine. Des stages non facultatifs, bien sûr. Des stages obligatoires.
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Le jour de mon enterrement, je ne veux être ni maquillé ni déguisé. Et surtout pas de costume. Moi qui de ma vie n’en ai jamais porté, je n’imagine pas passer l’éternité engoncé dans une veste et étouffant dans une cravate. Au vrai, ne m’habillez pas du tout. Je veux partir comme je suis venu.
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Qu’on puisse vivre sans voir de montagne à l’horizon, je peux le concevoir. Mais que des Français de souche puissent passer trois, quatre, cinq jours consécutifs sans voir de pain frais ?

22/08/2020 – Je ne demande pas grand chose, mais quitte à oublier une chaussette à la laverie automatique les gens seraient bien avisés d’en oublier une qui soit à la taille du prochain utilisateur.
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Fortunes et infortunes qui régissent nos existences, telles que la condition humaine, la guerre mondiale, la pluie et le beau temps, un pneu crevé.
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Certaines phrases, quand je les relis après plusieurs semaines, mois, années, je ne peux m’empêcher de ressentir une pointe d’orgueil, l’impression d’avoir alors effleuré quelque chose d’essentiel et d’avoir su le mettre en mots ; a priori, ce ne sera pas le cas de celle-ci.

21/08/2020 – Encore une espèce dont il faut acter qu’elle est en voie de disparition : le francophone qui ne martyrise pas sa langue maternelle chaque fois qu’il ouvre la bouche.
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Comme le nez au milieu de la figure. Sous-entendu : quelque chose qui se voyait mais ne se voit plus.
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Greta Thunberg, si elle était un tout petit peu plus jolie, et plus blonde, et plus grande, et plus féminine, si sa poitrine était un tout petit peu plus généreuse, ses T-shirts un tout petit peu plus moulants et décolletés, nombreux sont les hommes qui se laisseraient convaincre par ses arguments. Comme quoi ça tient à peu de choses de sauver ou de condamner une planète.

20/08/2020 – Il serait avantageux que chacun sache, à tout instant, à quelle distance gît le mort le plus proche. L’intuition qu’on mènerait un tout autre train de vie.
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Un nom de scène que je ne choisirais pas : DJ Didier de Dijon.
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Le béotien affirmera le contraire, voire inversera le lien de cause à effet. Il demeure néanmoins que plus ton vocabulaire est vaste, plus tu passes de temps à consulter le dictionnaire.

19/08/2020 – La langue française n’admet de futur qu’au mode indicatif. Mais l’époque semble propice à adopter un futur du subjonctif – qui, pour rappel, est le mode de l’incertitude. Je pense notamment à la locution générations futures.
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La foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit. Sauf sur le cœur des hommes.
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Que fais-tu dans la vie ? Voilà une question qui me laisse pantois. Vivre ne prend-il pas assez de temps en soi ?

18/08/2020 – Un progrès substantiel serait que l’humain sache voler. Et respirer sous l’eau. Et réguler sa température corporelle sans recourir à la transpiration. Il est aberrant que personne n’y ait songé avant moi.
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6h43 : Le jour se lève. Depuis quelque temps, je forme le projet de tenir un journal intime. À cet effet, j’ai fait l’acquisition d’un carnet où je noterai exhaustivement mes faits et gestes. Sans complaisance.
6h46 : Côté jardin, le soleil s’élève dans le ciel. Dans le carnet dont j’ai fait l’acquisition en vue de réaliser le projet que je formais depuis quelque temps de tenir un journal intime, j’ai écrit les phrases suivantes : Le jour se lève. Depuis quelque temps, je forme le projet de tenir un journal intime. À cet effet, j’ai fait l’acquisition d’un carnet où je noterai exhaustivement mes faits et gestes. Sans complaisance.
6h52 : Tandis que le soleil continue de s’élever côté jardin, je suis désormais plongé dans le carnet dont j’ai fait l’acquisition en vue de réaliser mon projet de journal intime, et où j’ai écrit les phrases suivantes : Côté jardin, le soleil s’élève dans le ciel. Dans le carnet dont j’ai fait l’acquisition en vue de réaliser le projet que je formais depuis quelque temps de tenir un journal intime, j’ai écrit les phrases suivantes : C’est l’aube. Depuis quelque temps, je forme le projet de tenir un journal intime. À cet effet, j’ai fait l’acquisition d’un carnet où je noterai exhaustivement mes faits et gestes. Sans complaisance.
7h02 : Témoin du temps qui passe, après la lumière du soleil, j’en reçois maintenant la chaleur. Je réalise que je ne pourrai pas réécrire toutes les phrases déjà écrites, or je me suis promis de relater mes faits et gestes sans complaisance et avec une forme d’exhaustivité et je tiens à respecter cet engagement. Allons donc à l’essentiel : j’ai respiré un grand nombre de fois (inspiration, expiration) sans les compter toutes, j’ai éternué (une fois), me suis gratté l’oreille droite et souvenu qu’il fallait que je prenne un billet de train, et si entendre est une action alors j’ai entendu beaucoup de bruits, les oiseaux, le mouvement dans la rue, des voix, le glissement de mon crayon sur mon carnet.
7h13 : Une demi-heure a passé, inlassable le soleil est de plus en plus haut et mon soupçon se confirme : ce journal intime, ce sera l’entreprise d’une vie.
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Shakespeare, s’il avait lu Les Miss et le Nez, sur le champ de la bataille finale, ce n’est pas un cheval que Richard III aurait souhaité échanger contre son royaume.

17/08/2020 – Puisqu’on m’a spolié de la moitié de l’année, sinon de plus, j’ai décidé unilatéralement de ne pas fêter mes trente-neuf ans en octobre prochain, mais d’avoir trente-huit ans à nouveau. Cela me semble légitime. Et c’est bien peu demander. J’aurais pu dire trente ans.
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Mes amis aussi ont fait des mômes à leur image. À ma connaissance, cela n’a donné naissance à aucune religion.
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Ne peut vous faire souffrir vraiment que qui vous aime vraiment. Et un grand requin blanc.

16/08/2020 – Mieux que le coquillage dans lequel nous sommes réduits à n’entendre que le déferlement répétitif des vagues sur la plage, le livre qui tantôt résonne du rire de l’ogre, où tantôt souffle le vent des steppe, dont les pages tantôt bruissent du tumulte des amoureux. Et le silence accueillant de certaines pages blanches.
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Puis l’on découvrit que Nessie, le monstre du Loch Ness, était en réalité une mystification fomentée par Erichta qui, à une cinquantaine de kilomètres de là, dans les eaux paisibles du Loch Ericht, menait sa vie de monstre loin de la curiosité tyrannique des touristes.
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Certes fatale, la condition humaine n’est pas une fatalité.

15/08/2020 – C’est comme la nuit que j’ai passée en cellule de dégrisement il y a une dizaine d’années. Pourquoi me retirer mes lacets ? Par crainte que je me pende ? Je peinais déjà à comprendre la logique, mais ce rôti ? Je veux bien croire qu’il ait commis une faute terrible et méritait d’être décapité, écartelé et dépecé. Mais selon quelle logique le ligote-t-on ainsi avant de le jeter au four ? Par crainte qu’il ne s’échappe ?
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Un cirque dont les clowns auraient été lâchés en ville avec, non pas un nez rouge, mais un soutien-menton bleu.
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Voyez où ça l’a mené, l’aïeul haïtien naïf et laïc, qui mettait toujours un point d’honneur à mettre les points sur les i.

14/08/2020 – Au lieu d’écrire de la poésie j’aurais dû devenir complotiste. Ça a l’air fabuleux, comme vie, tu sens une odeur dans la rue mais ce n’est pas une odeur, c’est potentiellement un produit toxique qu’un État malfaisant répand dans le but d’empoisonner les masses. Un gigot dans la vitrine du boucher ? Ah, cher ami, ne vous fiez pas aux apparences. Fer à repasser, tire-bouchon, moulin à poivre, tout est de nature à susciter ton scepticisme. Sans même mentionner les épisodes de pollution industrielle, les épidémies, le réchauffement climatique, le grand remplacement. Tu t’empares de tous les sujets. Ta créativité n’a pas de bornes. Tu vis dans un film d’action permanent dont tu écris toi-même les développements, les rebondissements, tu vas jusqu’à réécrire les lois de la physique. En un mot, tu es un peu américain. Surtout, tu disposes en ligne d’un auditoire immense qui ne s’embarrasse pas de la question du talent. Vraiment, la poésie, c’est dépassé. L’avenir – que dis-je : le présent – appartient au complotiste.
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Portée par un léger courant d’air une graine volante entre par la fenêtre côté jardin, me passe discrètement sous le nez, traverse le salon et, tout à son aise, ressort par la fenêtre côté rue. Délicate petite chose que la nature, quand elle est vécue de plein fouet, les paumes ouvertes.
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Rouge aujourd’hui ? Ou quelque chose de moins éclatant, de plus atténué ? Quelque chose sur le rosé peut-être, ou cet orangé tirant sur le pourpre ? Oh, puis non. Finalement ce sera du bleu. Éternelles hésitations matinales du ciel devant sa garde-robe.

13/08/2020 – Il y avait ce chat, à Naples, alangui sur un banc après avoir fouraillé sa pitance dans des poubelles. Il portait un collier dont je l’ai libéré. Deux semaines ont passé et j’ai poursuivi mes errances. Le fait est que je ne suis pas redevenu lynx, panthère, léopard.
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L’orage n’a rien jugulé de la canicule. J’avais laissé toutes mes fenêtres ouvertes. On dirait qu’il a plu de la poussière.
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On ne s’extirpe jamais d’une jungle que pour s’égarer dans une autre jungle.

12/08/2020 – Mes parents ont dû rater quelque chose dans mon éducation. Je n’éprouve aucune honte à me faire doubler sur l’autoroute.
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Tu rêves de grands espaces, de liberté infinie ? Commence par fermer les yeux.
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Le plat du jour je veux bien, pourquoi pas, mais le sandwich du mois me laisse circonspect.

11/08/2020 – Comme je m’apprête à régler mes achats de fruits et de légumes, la caissière trouve une pomme sur son comptoir et me demande si elle est à moi. Elle ne l’est pas. Plutôt qu’aller la replacer dans le bac, elle me demande si je la veux. Les journées s’empilent sur les journées sans que j’écrive une ligne, mais peu importe, je vais allègre. Et quoi, la poésie ? Pourquoi commenter quand un inconnu t’offre un fruit ?
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Je ne suis pas ce qu’on appelle un utilitariste. L’accessoire exerce sur moi un attrait mystérieux, je lui reconnais une beauté propre à soi-même. Il me fascine, pourvu qu’il ne soit pas dévoyé par la médiocrité des masses épigones.
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Et tant pis si j’aurais préféré une nectarine, un citron. Tant pis cette pomme n’est pas de saison. Surtout, tant pis si, depuis la Bible jusque dans les contes de fées, la pomme est le fruit du malheur. C’est un cadeau et j’y mordrai comme on lit un poème.

10/08/2020 – Gosse, je rêvais de devenir pilote d’avion. J’en tremble encore. Il est déjà si difficile de tenir la trajectoire, alors avec trois cents passagers à bord.
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C’est un usage original du masque chirurgical : à Lille, dans le jardin Vauban, luttant contre les trente-sept degrés ambiants, un homme s’offrant une sieste à l’ombre chétive d’un arbre avec son masque sur les yeux pour, au moins, se protéger du soleil.
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Une bouteille de vin à la première personne qui lira cette phrase.

09/08/2020 – Les autorités préfectorales nourrissent en ce qui me concerne un optimisme étonnant. Ma carte d’identité est valable jusqu’en 2029.
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Jamais en rien je n’ai été le premier. Mais en tout j’aurai été le seul.
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Il serait temps que le sociologue se penche sur ce besoin compulsif qu’ont les gens qui, en voiture, écoutent de la mauvaise musique, de l’écouter très fort et toutes fenêtres ouvertes. À moins que ça ne relève de la psychanalyse ?

08/08/2020 – J’avais oublié mon masque, mais le boulanger d’un air de conspirateur m’a laissé entrer malgré tout. Et à quoi bon braquer des banques ou kidnapper des politiciens véreux quand on peut vivre à moindre coût le grand frisson des hors-la-loi révolutionnaires ?
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Ils préparent dans la canicule d’épais filets de bœuf à griller, de beaux filets de poisson. Je me contenterais d’un mince filet d’air.
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On remarquera comme les auteurs renâclent à employer, pour qualifier la nuit, l’adjectif nocturne, qui pourtant semble parfaitement indiqué à cet effet.

07/08/2020 – Il est très chrétien de voir le verre tantôt à moitié vide, tantôt à moitié plein. Le Diable remplit si scrupuleusement ce qu’on s’évertue à vider, il fait tant boire, qu’il n’y a plus du tout de verre à voir.
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Revue de presse, ce matin dans le journal on parle de l’explosion du port de Beyrouth, du coronavirus, des tensions croissantes entre Donald Trump et la Chine. On parle de canicule, d’incendies indomptés, de glaciers qui menacent de s’effondrer. Pendant ce temps, je prends soin de mes quelques plantes. L’idée qu’un jour ces pauvres créatures mourront me noue le ventre. Infiniment plus que ne m’affectent les déboires d’un monde déjà mort.
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L’or n’a jamais de valeur que celle qu’on lui donne.

06/08/2020 – C’est fou, le temps que certaines femmes passent devant leur miroir, l’argent qu’elles dépensent dans les boutiques en vêtements et maquillage, les efforts auxquels elles consentent, les sacrifices, les coups de soleil sur la plage, l’abnégation dirais-je, pour, quand on y regarde de plus près, le seul bénéfice de la laideur.
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Le cœur léger, sur la table en chêne, jeter une infâme nappe aux motifs champêtres. Comme si avoir coupé l’arbre n’était pas crime suffisant.
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Aristotélicien qui s’ignore il dit que le soleil se lève, que le soleil se couche.

05/08/2020 – Les choses se compliquent. Maintenant j’ai le vertige dans mes rêves aussi.
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Plan social. Logement social. Conventions sociales. Capital social. Darwinisme social. Réseau social. Distance sociale. Mes contemporains décidément ont un souci de lexique.
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Les nouveaux-nés, si réellement ils avaient eu envie de naître, passeraient-ils tout ce temps à pleurer ?

04/08/2020 – Bruxelles, où la boulangerie où j’ai mes habitudes est fermée jusqu’au 20 août. Commodément, on brandit l’excuse des congés estivaux. Et c’est une chance que je ne compte pas ce boulanger parmi mes amis. Un type comme ça, qui se défile au moment où on a justement besoin de lui. Au moins, c’est clair. Le jour où je me casse une jambe, j’appelle le libraire.
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Bruxelles, où la voisine du rez-de-chaussée, une dame par ailleurs très affable qui je crois est Roumaine, ou Croate, ou Albanaise, il faudra que je le lui redemande, cette voisine qui en juin, aux heures les plus accablantes de la canicule, arrosait ses plantes sous la fournaise de midi et laissait l’eau couler, et couler, et couler, un mois plus tard, brûle des palettes et des chutes de bois. C’est très humain, le feu. Le problème, je crois, est que les gens s’ennuient. À en mourir. Et qu’ils ne se résignent pas à mourir seuls. Alors au détriment de la terre et de l’air ils dilapident l’eau et répandent le feu.
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Bruxelles, où, indolente après une tempête avortée, la pleine lune m’attendait sans m’attendre.

03/08/2020 – Les dialectes et patois n’ont pas tous disparu des provinces de France. À ce jour, on en dénombre soixante-cinq millions environ.
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Un grand regret de ma vie restera de n’avoir pas raté plus de trains, d’avions, de correspondances.
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Puisque c’est de saison et avant que les débats ne s’enveniment, précisons que sans être délictueux, il n’est pas obligatoire de porter un masque pour visiter Les Miss et le Nez. Chacun fera selon son cœur.

02/08/2020 – Concernant la prévention routière, les chiffres sont si éloquents qu’on perdrait notre souffle à les commenter. Pas un accident n’a été recensé en un siècle. Aucune voiture, aucun camion, aucune mobylette, aucun scooter. Pas même une trottinette électrique. Il serait judicieux que nos dirigeants prennent exemple sur Venise.
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Mais comment raconter la Suisse, traversée de part en part de Lugano à Bâle, mieux qu’en invoquant les trous de l’emmental : des tunnels, des montagnes, des tunnels, des montagnes, des tunnels, des montagnes.
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C’est une carence qui faisait tâche sur mon passeport. Après la Patagonie et la Nouvelle-Zélande, après le Canada et la Corée du Sud, après l’Arabie saoudite, après le Brésil, enfin j’ai vu Mulhouse.

01/08/2020 – C’est un salon de coiffure ici, une ferramenta là, un dentiste un peu plus loin, une entreprise de pompes funèbres au détour d’un canal, une mercerie. Ainsi donc c’est vrai ; on naît, vit et meurt à Venise aussi. Dans les travées du musée.
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Venise, et quelle jubilation de penser à Casanova à deux doigts de se faire pincer par les époux de ses maîtresses. On exulte à l’imaginer s’évader par toutes ces fenêtres au surplomb des canaux. Casanova l’acrobate, le funambule, le salaud magnifique. Ah, foutu dix-huitième siècle, c’était quand même une autre affaire. On ne noyait pas le Spritz dans l’Aperol, alors.
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Osteria Bakán, Corte Maggiore, 2314/A Dorsoduro, 30123 Venezia. Pour celles et ceux qui, comme moi, pensent avoir déjà mangé du poulpe dans leur vie.

31/07/2020 – Cela ne m’ouvrira certes pas les portes du Paradis, mais je suis homme de parole et, comme je m’y étais engagé le 13 mars dernier, j’ai mangé les tortellini à Bologne, la pizza à Naples, et bu des spritz à Venise. Maigres sacrifices, infimes renoncements. En pénitent je fais ma part. Je vais l’âme en paix.
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Je ne me suis d’ailleurs pas contenté de si peu. Jugez par vous-mêmes : n’ayant pour ainsi dire pas dansé le tango depuis six mois, j’ai contribué à la relance en achetant une paire de chaussures à un artisan de Porto Sant’Elpidio. Chaussures que je n’utiliserai peut-être jamais, les perspectives de retourner en milonga étant minces. Mais cette semaine une famille mangera à sa faim. Tant il est difficile de retenir la roue de l’altruisme une fois mise en branle.
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Au nom du père, du fils, du Saint-Esprit et de Les Miss et le Nez.

30/07/2020 – Contre vents et marées l’Italie reste une terre de bon goût. Malgré le travail de sape de certains influenceurs, la mode du bronzage string + masque chirurgical ne prend pas.
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Admirateurs, groupies, thuriféraires, je vous en conjure, si un jour l’idée vous venait d’ériger des statues à mon effigie, travaillez le bronze. L’inconvénient, voyez-vous, est que l’éternité du marbre est relative. On a vu Jupiter sans bras, Bacchus sans nez, Apollon sans sexe.
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À Les Miss et le Nez la patrie reconnaissante.

29/07/2020 – Le littoral adriatique italien est assez peu animé ces jours-ci. Les touristes étrangers ne sont pas venus. Mais la vie continue et la plage est un bouillon de cris d’enfants, de bavardages téléphoniques, de vendeurs ambulants, de klaxons, de trains qui passent en sifflant. Qui veut entendre la mer est avisé de venir avec son propre coquillage.
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N’est-il pas injuste de me faire payer le tarif adulte à l’entrée du musée, moi qui suis resté un gamin immature et chapardeur ?
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Les Miss et le Nez humanum est.

28/07/2020 – Si je n’ai aucune intention de chercher un emploi, je n’en fais pas pour autant une question de principe. Mon refus n’est pas d’ordre philosophique. Ainsi, je n’aurais aucun scrupule à signer un contrat de travail si l’on m’assurait d’être mon propre chef et de conserver autant de temps libre qu’aujourd’hui. La notion de salaire ne m’effraie pas.
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Qu’au moins on m’explique comment on en arrive à croire qu’on peut posséder un olivier.
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Après Les Miss et le Nez le déluge.

27/07/2020 – Une fois, rien qu’une fois dans ma vie, être surpris et voir le soleil se lever dans un dégradé de vert sur la mer, ou de violet, ou de turquoise.
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Kim Jong-Un admet un premier cas de coronavirus sur le territoire nord-coréen, dû selon la propagande officielle à un transfuge revenu du sud. Quant à moi, de bonne foi et indépendamment de toute considération géopolitique, j’ai une confession à faire. Ce n’est pas le chat qui a cassé le vase – la pauvre bête innocente, tout le monde sait que nous n’avions pas de chat. C’était un lion.
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God Save the Queen Les Miss et le Nez.

26/07/2020 – Tous ces voyageurs dans le train ignorent que j’ai mis en service la plus grande usine de production de monoxyde de carbone au monde, que je parle cinq langues, que j’ai publié un recueil de poèmes et que je danse le tango. Mais je ne me sens pas supérieur. Je ne suis pas un meilleur homme. Qui sait, peut-être ai-je moi-même croisé sans le savoir l’employé du mois d’octobre 2014 ou un champion régional de Rubik’s cube.
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Ici on laisse à d’autres l’oliveraie, les champs de blé, les vignes. À l’approche de la ville on cultive l’automobile, le lampadaire, les multiples poubelles devant chaque porte. Cultiver, comme dans vivre de la culture de.
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Liberté, égalité, fraternité, Les Miss et le Nez.

25/07/2020 – Mais il en va de Napoli comme des plus grandes histoires d’amour, il faut se séparer souvent pour se retrouver toujours. Adieu ! soleil, adieu ! volcan. Manière de dire à bientôt.
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Napoli où, c’est bien simple, je n’ai pas vu la moindre trottinette électrique.
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In God Les Miss et le Nez we trust.

24/07/2020 – Certains portent des costumes élégants, des tailleurs. Napoli quand elle boit le caffè et mange la sfogliatella se souvient que ses enfants viennent au monde nus.
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J’aimerais témoigner ici de mon admiration pour cet artiste de rue qui, au risque de sacrifier sa carrière et de rester anonyme à jamais, a reproduit en bord de mer, sur la promenade de Chiaia, les Sette opere della Misericordia, nous rappelant une fois de plus qu’à quatre siècles de distance le Caravage demeure inimitable.
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Après avoir conseillé à ses électeurs de se gorger d’eau de Javel, Donald Trump se fait désormais l’ambassadeur du port du masque. Et on sent que Napoli tergiverse. Ici aussi on a pris l’habitude de faire exactement le contraire de ce que recommande le clown de la Maison-Blanche. Masque ou pas masque, donc, telle est la question. Dilemme qui s’ajoute à ce terrible héritage que l’on traîne comme un boulet – père de la cafetière napolitaine, le ferblantier Morize était français.

23/07/2020 – Procida qu’on pourrait imaginer oisive, qui en réalité passe ses journées et ses nuits à chercher le bleu qui lui va le mieux. De dégradé en dégradé et dans toutes les directions elle hésite, elle tente, s’essaie et recommence. Depuis toujours ou presque elle s’étudie, et pour toujours. En tout cas on l’espère.
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Et les plages de sable noir pailleté d’or, sous l’égide tranquille du Vésuve. Autres terres, autre époque, autres volcans, c’est ici que j’ai ouvert Lowry.
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Certains rouges, si minutieux qu’à leur tour ils en deviennent bleus.

22/07/2020 – Les gens qui vous demandent quel animal vous aimeriez être oublient bien vite que l’humain lui-même en est un. Au même titre que le ragondin, la morue, le pigeon. En revanche, s’il fallait se réincarner, je me satisferais assez d’être un chat vivant mollement une vie de chat errant à Corricella, le village des pêcheurs de Procida.
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Procida. Une île parmi les îles baignant aux côtés de Nisida, Vivara, Ischia, Capri. Sorte de résurgence des quelques mois que j’ai passés à La Défense il y a quinze ans. Depuis la tour de bureaux où je travaillais, on voyait d’autres tours de bureaux. Un archipel de verre et de béton.
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La vie insulaire m’inspire. Spontanément, j’échafaude un remake de Danse avec les Loups, mais aquatique, avec un masque et un tuba. Ça s’appellerait Nage avec les anchois.

21/07/2020 – Certains fréquentent des restaurants étoilés et se douchent au champagne. Ils boivent des gin tonic à vingt euros. Font le tour du monde en huit jours. Dorment dans des draps de soie. Ils s’enrichissent à la ville mais vivent à la campagne. Napoli fait ses fonds de poche et édifie une pierre après l’autre.
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Ma visite au musée archéologique national a été fort instructive. J’ai par exemple appris qu’à Pompéi, toute maisonnée recommandable avait sa mosaïque ou sa fresque d’Apollon, son Narcisse éperdu, son Persée et son Andromède, sa représentation de Thésée luttant contre le Minotaure, son Dionysos, ses épisodes de la guerre de Troie, ses faunes et ses satyres. On note très peu de variation thématique. Un peu comme mes amis qui se sont équipés chez IKEA, en somme.
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Le monde d’après ? Ces derniers jours j’ai fait ceci, et cela, j’ai accompli de petits exploits et me suis compromis en futilités essentielles, sans rechigner à me faire plaisir tout en veillant à minimiser mes dépenses – plutôt, mon empreinte. Mais enfin. Je ne suis pas certain de vouloir savoir combien d’arbres tout cela a coûté.

20/07/2020 – Certains ont un sauna à la maison. Napoli, quand elle ne se douche pas à l’eau froide, hésite entre les étuves de Néron et un bref plongeon dans la mer.
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Une cigarette dans la main gauche, le téléphone dans la droite, mais infinie est la créativité des jeunes d’ici et avoir les mains déjà si bien occupées ne les empêche pas de boire le café aussi, tout en manœuvrant le scooter à travers les ruelles de l’enfer.
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Un point commun entre le Coréen qui, il y a une dizaine de jours à Paris, faisait sauter la poêlée de riz sur ses fourneaux, et ce Napolitain qui donne vie à la pizza dans sa gargote de la via Simonelli avant de la jeter dans son bouillon de friture, est que s’ils étaient nés un quart d’heure plus tôt, ou plus tard, ou de l’autre côté de la rue, tous deux auraient pu devenir des virtuoses du violon ou du piano.

19/07/2020 – Certains ont des dieux, des églises, des temples, ils vous accueillent chez eux sous des lumières tamisées. Napoli a le ciel et le soleil.
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Il suffit de se cogner le gros orteil contre un coin de meuble, de se coincer les doigts dans une porte, de marchez nez en avant contre une vitrine fraîchement lavée. De se faire mordre, pincer, tirer les cheveux. De se brûler. Se couper. Le corps est couvert de récepteurs de la douleur. C’était prémédité. On n’est destiné qu’à se blesser. Et le cœur encore.
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J’ai moi-même tant de mal à me comprendre parfois, à démêler les nœuds qui se tressent dans mon crâne, que je suis toujours étonné au restaurant quand on m’apporte exactement ce que j’avais commandé.

18/07/2020 – Certains se contentent d’un grille-pain. Napoli a un volcan.
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Le privilège des gens qui, comme moi, aiment les moustiques d’un amour réciproque, est de pouvoir nouer de grandes amitiés en tout lieu. Deux jours ici et déjà c’est à la vie à la mort, passions dévorantes et sanguines pour ne pas oublier que le premier baiser n’a jamais sur les lèvres la saveur qu’il avait dans les rêves.
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En fin de compte, j’ai peur de mourir un jour d’avoir trop vécu.

17/07/2020 – À Naples de nouveau, où la vie semble devoir me mener à intervalle régulier. Si loin de mes habitudes, de mes certitudes. Au sud, Jésus Christ me tourne le dos. À l’ouest, Dante me tourne le dos. Façon de rappeler que tout mortel que l’on soit, il ne faut pas marcher dans l’ombre des géants, mais dans leurs pas.
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Pourtant je ne me suis jamais vraiment éloigné de plus d’un mètre de moi.
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En voie d’extinction partout ailleurs malheureusement, le point d’interrogation. Mais pas à Naples qui n’a pas été prévue pour douter.

16/07/2020 – J’allais comparer l’amitié à un arbre, avec ses nouvelles pousses et ses branches mortes, ses automnes succédant à ses printemps, traversant tempêtes et sécheresses en attendant le retour de la pluie. Mais peut-on comparer l’arbre à autre chose que l’arbre ?
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Si j’étais une forme de vie extraterrestre intelligente, je crois que je ne me lasserais pas de voir l’humain manger des crèmes glacées sous les arcades de Bologne.
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Le monde d’après ? Et que voulez-vous que je vous dise, quand la première chose que fait la majorité de nos concitoyens le matin est de pisser ?

15/07/2020 – Ceux-là même qui concluent leurs messages en s’écrivant des je t’embrasse, des à bientôt, des promesses d’accolade, et qui terrifiés bondissent en arrière quand ils ont le malheur de se revoir dans le réel.
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Las de cette existence creuse et répétitive qui le promettait à une mort lente, après être sorti du chapeau mille fois sous les yeux blasés du public – jamais la même ville, jamais le même public, chaque soir la même ville et le même public –, le lapin claqua la porte du cirque avec panache et s’offrit une sortie mémorable. À la sauce moutarde.
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Ce que j’aimerais savoir, c’est où commence l’infini.

14/07/2020 – Sur le quai de la gare, comme prévu, elle portait un grand foulard et un masque vert à pois blancs. Il avait un imperméable et un masque bleu sombre. Ils se reconnurent aussitôt.
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Raffinement de l’écrivain, savoir se laisser écrire par un livre.
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Après trois ans d’absence je reviens à Bologne, où j’ai vécu. Dès mon arrivée je le sens, ça flotte dans l’air. Une nouvelle génération a pris la ville en main. Comme partout les enfants poussent et poussent et poussent pour grandir.

13/07/2020 – Jésus, fils adoptif d’un charpentier. Élevé par un homme qui avait édifié sa vie sur le commerce du bois mort, il fit trôner Dieu dans le ciel et réclama que la lumière soit. Alors ses suiveurs coupèrent les plus beaux arbres de la forêt trop sombre, trop mystérieuse, d’où l’on ne pouvait voir le ciel. Et la lumière fut.
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Fabuleuse créature capable de rêver l’impossible, l’humain est devenu un monstre le jour où il a fait le rêve de trop – réaliser l’impossible.
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Pense au briquet, chez nous aussi les armes à feu sont en vente libre.

12/07/2020 – Il ne faut pas exagérer non plus. Tous les clochards parisiens ne possèdent pas de smartphone.
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Il s’appelle Édouard avec le E de Eugénie, le D de David, le O de Orlando, le U de Ursule, le A de Amanda, le R de Roger et le D de David de nouveau, ce qui ne m’aide pas puisqu’il ne précise pas quel E, quel D, quel O, etc.
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L’idée serait de tourner de nouveaux épisodes de Laurel et Hardy, tout en rognant sur les coûts de production. On embaucherait un comédien petit, gros, moustachu et avec les oreilles légèrement décollées.

11/07/2020 – Lire un livre dans le métro parisien. Le pinacle de la subversion. L’impression d’avoir pris le maquis.
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Me suis-je jamais demandé si j’étais d’accord avec une rivière, un champ, un noyau de cerise ? Puis-je juger les nuages, les courants d’air ?
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Mes talents de ventriloque ne s’expriment jamais aussi bien que quand j’ai faim.

10/07/2020 – C’est en temps de crise que l’on se révèle tel que l’on est réellement. Moi par exemple, si mes ongles sont trop longs, je ne panique pas. Je les coupe. La barbe, idem. Avec un sang-froid impeccable.
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Ponctuel comme un chat – qui réclame ses caresses.
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Le monde d’après ? Imaginons une armée qui demanderait à ses recrues, comme tout premier exercice, de planter un arbre. À la sortie du lycée, les jeunes fraîchement reçus bacheliers devraient planter un arbre avant de recevoir leur diplôme. Et toute personne entrant dans la fonction publique. Et les informaticiens, les pilotes d’avion, les directeurs administratifs et financiers. Et tout le monde, en fait. Rien qu’un arbre chacun.

09/07/2020 – Comme on étale la confiture de mûres sur une tranche de pain frais, le jour se lève sur la campagne. Derrière la brume chaque arbre est à sa place. Les animaux, les insectes. La terre, l’eau. Rien ne manque. Même la lune reste accrochée au ciel. La campagne est la plus vivante des natures mortes.
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On sort toujours de la douche plus sale qu’on y était entré. Par contraste. Certes la façade luit, mais l’intérieur reste l’intérieur.
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Ne m’abandonne pas à ma mansarde, ami
comme ces vieux verres à vin fendus
condamnés en exil à l’arrière des buffets
Enseigne-moi ta ligne de fuite
et à siffler sous le khamsin

08/07/2020 – Bien qu’il n’en ait jamais foulé le sol et, par conséquent, ne risque pas d’en disparaître, les Amériques ne devraient-elles pas suivre l’exemple de l’Afrique et de l’Asie et mettre en œuvre des politiques volontaristes de protection de l’éléphant ? Trump et Bolsonaro n’ont-ils pas démontré leur capacité à se trouver là où on ne les attendait pas ?
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Si je pouvais choisir d’être quelqu’un d’autre, je crois que ce serait mon père. Pour savoir une bonne fois pour toutes si je prendrais les mêmes décisions. Il me semble que comprendre serait une grande leçon d’humilité.
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Toutes choses étant égales par ailleurs, la vie campagnarde serait grandement facilitée si les haricots verts l’étaient moins.

07/07/2020 – Il est temps de faire taire certaine rumeur. Non, le président de la République ne m’a pas sollicité, je ne prendrai pas le ministère de l’Épluchure et du Tricot solidaire. Je reste en retrait de la vie politique.
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Cinq jours à manier le ciment et la chaux ont rendu mes mains aussi sèches, si ce n’est plus, que les chaussettes de l’archiduchesse.
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Seuls les idiots ne changent pas d’avis. J’ai pour ma part ressenti une soudaine poussée d’amitié à l’endroit du moustique en apprenant que, sans son œuvre de pollinisation, nous n’aurions pas de chocolat. Moustique dont je me ferai dès à présent le premier défenseur. Et la première ressource alimentaire s’il le faut. Mords-moi, moustique, mon sang est à toi.

06/07/2020 – Le moustique qui me harcelait à Bruxelles visiblement a flairé ma trace jusqu’en Mayenne. Une bouteille de vin à quiconque m’aidera à trouver un médiateur.
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Le monde, ses forces et ses faiblesses, son harmonie mélancolique. En livre itinérant prendre la poussière sur une étagère, puis dans une cave, puis prendre racine dans un grenier. Dans le feu se faire plus rouge qu’un dieu en devenir. L’infime messager de juillet. En coccinelle vivre et mourir. Mais d’abord vivre.
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Papillon, hirondelle, abeille, coccinelle, caille, tourterelle, corneille, sauterelle, libellule.

05/07/2020 – L’heure de lever le voile enfin est arrivée : le paon ne crie pas Léon mais Néon.
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Raisonnable tortue, qui dimensionne sa maison à la mesure de sa solitude.
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Le monde d’après ? On murmure dans les milieux concernés qu’il prendra effet un mardi. Quoique d’autres sources proche des instances décisionnelles laissent entendre que ce pourrait être un vendredi ou un dimanche.

04/07/2020 – Le pâtissier ferait un excellent plâtrier. Les gestes sont là, la dextérité. La réciproque n’est pas nécessairement vraie.
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en toute impunité mordiller les étoiles
déposer des cairns de silence
au revers des plafonds
pour dire j’étais ici
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Oh, moi, vous savez, j’ai trop peu de mémoire pour être rancunier.

03/07/2020 – Je n’ose imaginer la vie de paria qui aurait été la leur s’ils étaient nés de l’autre côté de nos frontières, eux qui n’ont jamais su deux mots d’anglais, d’allemand, d’espagnol, d’italien. Comme quoi le hasard fait bien les choses.
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Monarque de la transmutation, l’homme est un alchimiste capable transformer toute substance en ordure.
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Martigné-sur-Mayenne, où il se dit que Louis IX en personne, dit le Prudhomme et connu de tous sous le nom de Saint Louis, le sage roi de France dont on sait l’amitié qui le liait aux arbres puisqu’il rendait la justice sous le couvert d’un chêne, aurait, un jour, peut-être, au pied d’un très vieil orme et en route vers de lointaines destinations, fait une brève pause pipi.

02/07/2020 – Les cieux ternis par les nuages, la lumière comme adventice, saupoudrée, et c’est précisément ce qui fait que la vie mérite d’être vécue. Envie de découvrir quelles sensations glapissent en ces artères où jadis jaillissait la joie.
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Donald Trump, ce meilleur apôtre de la décroissance – en ce qui concerne la culture, l’éducation, la santé, le rapport à la nature, les libertés individuelles, l’intelligence démocratique, etc.
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Paris sera toujours Paris, dit-on. À sa manière Cambronne-les-Clermont également.

01/07/2020 – L’on peut être chauvin sans être raciste. Plutôt que de la haine, il s’agit de donner notre amitié à l’étranger qui, le pauvre, contrairement à nous, n’a pas eu la chance de voir le jour dans le pays qui a donné naissance au maroilles, à l’époisses, à la cancoillotte et au livarot. La xénophobie n’est pas la seule issue à la fierté d’avoir grandi parmi tant de fromages qui puent.
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Porter le masque du chirurgien dans les gares et les trains, d’accord, mais le trajet serait bien plus divertissant si chacun avait son scalpel aussi.
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Dès lors, un voyageur qui, après une escale à Rantigny et une autre à Catenoy, en guise de première étape, passe la nuit à Cambronne-les-Clermont, saurait-il être qualifié autrement que d’intrépide, hardi, audacieux ? La Picardie, c’est tout de même une autre farine que le Laos ou le Nicaragua.

30/06/2020 – Le village semblait être né d’un coup de tonnerre qui avait roulé sur des falaises lointaines. Les chats y faisaient la guerre aux chats. Les hommes y menaient leurs vies d’hommes, tranchant le pain, jetant des haricots dans des bassines d’eau frémissante.
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Maladroite, léthargique, l’aube bâtissait sur le réel un édifice qui, pour fondations, avait les poèmes distillés dans l’insomnie.
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L’hiver mordait, rigoureux. Les lèvres crevassées au moindre pli. On ne parlait pas, ou peu, commandé par la nécessité. Sourire était un luxe des jours de fête. Les couples s’embrassaient par habitude, par inertie, ils se donnaient de brefs baisers gercés où perlaient quelques gouttes de sang.

29/06/2020 – C’est tout moi. En août 1999 déjà, j’étais si occupé à embrasser ma première amoureuse que je n’ai rien vu de l’éclipse de soleil. Sûr, le jour où la Lune montrera sa face cachée, à tous les coups je serai en train d’éternuer ou de refaire mon lacet.
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Ce n’est encore pas cette année que j’irai en vacances à Perpignan.
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Le monde d’après ? Il commencera dès demain et d’ailleurs on rasera gratis.

28/06/2020 – Les étoiles filantes, c’est comme le garagiste. Tu crois quoi, que ta voiture tombe en panne tous les trois ans parce que vraiment tu as la poisse ? Un gredin, oui, le garagiste, un fourbe. Et les étoiles filantes.
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Il y a quatre cents mille ans, l’homme domestiquait le feu. C’était un début prometteur.
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Lui, tu te fais tatouer la moitié de la poitrine et, quand il te revoit, ce qu’il te demande, c’est si par hasard tu ne serais pas allé récemment chez le coiffeur. Un fin observateur assurément.

27/06/2020 – longtemps, il a cru en l’existence des anges
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puis il a vu les bombes
squelette maudit des sécrétions célestes
des frères assassins de leurs frères
dans les millions
et les millions
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moisson de plumes arrachées
de ses yeux
il a vu
la chute des dieux

26/06/2019 – Passer trois heures par jour au bas mot à se façonner une moustache de gentilhomme tout en sachant que, masque oblige, nul ne la verra, est au contraire le témoin du plus grand raffinement. La pandémie n’aura pas raison de la poésie.
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Pour être belle je ne sais pas, en tout cas il faut souffrir pour être soi.
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Aussi, je vous raconterais volontiers et en détail l’effet que ça fait, au quotidien, d’avoir le torse velu, les avantages, les inconvénients, les situations cocasses et les petites satisfactions discrètes, si je n’avais le pressentiment que vous vous en foutez comme Jésus de son premier bouton d’acné.

25/06/2020 – Je rencontrai mon sosie, qui me fit un grand sourire et de facto ne l’était plus.
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Tu dépenses car tu suis.
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J’ai cet ami qui confond les m et les n avec des s. S’il lit Ne mords pas la main qui te nourrit, il comprend N’essore pas le sein qui te sourit.

24/06/2020 – Allez les comprendre, ces hommes et femmes qui sans vergogne vous racontent leurs plus beaux souvenirs d’enfance, les lectures qui les ont façonnés, les grands amours, les amitiés éternelles, tout en jugeant trop intime la pratique du sexe oral.
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De deux choses l’une : soit c’est toujours le même moustique, auquel cas j’aimerais savoir ce que j’ai fait à la bestiole pour qu’elle s’acharne ainsi sur moi, soit ils sont plusieurs à s’être passé le mot, et quoi, alors, de quel forfait impardonnable me suis-je donc rendu coupable ?
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Le monde d’après ? Déjà, pour commencer, Jim Morrison ne serait pas mort.

23/06/2020 – Descendre du singe je ne sais pas, quoi qu’il en soit mon ambition est d’y remonter.
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Le bœuf nous faciliterait grandement l’affaire si au lieu de cette mélasse de soja, maïs et farines de poisson dont il est si friand il broutait du thym, du romarin et de l’origan dans des pâtures provençales.
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Alors je me réfugie dans le réel – celui des livres.

22/06/2020 – Si la vieillesse concourt à la sagesse, on peut raisonnablement espérer que Donald Trump continuera à garantir le spectacle une bonne quarantaine d’années encore.
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L’amour, un peu de flammes puis beaucoup de flemme.
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Les pommes aussi naissent libres et égales en droit.

21/06/2020 – Je suis ce qu’on appelle un père absent.
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Les gens, concept trop exogène pour m’être vraiment anxiogène.
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Après un printemps des plus étranges surgit l’été qui s’annonce extraordinaire : les poubelles chantent, les cailloux semblent des oiseaux et les vieux romans après avoir lentement bourgeonné refleurissent orgueilleux.

20/06/2020 – Quand furent publiées les œuvres complètes du poète, on organisa de grandes célébrations en son honneur qui réunirent sa famille, ses proches, ses lecteurs. Petits fours, champagne. On le félicita avec chaleur, lui demanda ce qu’il avait l’intention de faire maintenant que sa gloire était établie. À vingt ans il convient d’être pragmatique.
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J’ai oublié le nom de la plupart de mes professeurs d’histoire.
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Une éjaculation contient deux à trois cent millions de spermatozoïdes. Autrement dit le meilleur d’entre nous, l’enfant innocent, le saint aux intentions pures, ne serait là s’il n’avait froidement renvoyé deux à trois cent millions de ses frères et sœurs aux limbes de l’inexistence. Mieux vaut y repenser avant de tomber amoureux.

19/06/2020 – Je n’aurai vécu qu’une seconde, mais une seconde de velours qui a débuté à l’aurore de la première ténèbre et trouvera son terme avec l’extinction du dernier soleil.
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Étant lui-même omniscient, Dieu les envoie à confesse essentiellement pour étancher la curiosité friponne de ses curés.
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Être libre, je crois, c’est avoir renoncé au bonheur.

18/06/2020 – À la manière du poulain qui spontanément se hisse sur ses pattes et se met à galoper, et comme l’aiglon pourrait-on dire, qui se jette dans les airs et déploie ses ailes, personne ne m’a enseigné l’art délicat de pleurer.
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Ah, si seulement les cafards savaient écrire, les cancrelats, les moustiques, les blattes.
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Le monde d’après ? Il nous arriverait par exemple de cuisiner des choux de Bruxelles avec amour, tomates séchées et zeste de citron.

17/06/2020 – Baudelaire ne s’y est pas trompé, le poète est un albatros. À ce détail près qu’il est le plus souvent aptère.
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Bientôt ils se pencheront sur l’échiquier stupéfaits de ne pas y trouver de pions transsexuel, asiatique, senior, de petite taille, etc.
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Le tournesol n’est pas raisonnable qui ne porte ni lunettes de soleil, ni chapeau, ni écran total.

16/06/2020 – En ce matin d’allumage tardif, l’envie était trop forte de conclure une phrase par ces mots : la sonnerie du hérisson.
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Mes neveux ne mesurent pas leur chance. À dix-huit ans ils n’auront pas besoin, comme nous à l’époque, de passer le permis de conduire et prendre la voiture pour voir la mer.
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On ne le répétera jamais assez, derrière chaque grand homme se cache une femme. Derrière laquelle se cache une autre femme. Derrière laquelle etc.

15/06/2020 – Pour mes neveux, quel que soit le jeu auquel on joue, c’est perdu d’avance. Je suis un enfant depuis beaucoup plus longtemps qu’eux.
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Bli bli bla blou bli blou bli bla blou bli bli blou, comme disait l’orateur.
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Cerises, fraises, framboises, groseilles. Cueillies dans le jardin.

14/06/2020 – Les agriculteurs de la région se diversifient. Outre la betterave et la pomme de terre, depuis quelques années ils cultivent l’éolienne.
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Faites l’expérience et demandez-leur ce qu’ils emporteraient sur une île déserte. Ils vous parlent d’objets, un couteau, un briquet, une canne à pêche. Ils citent des livres, des choses. Personne visiblement n’emmènerait sa femme, son mari.
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Trompe-l’œil que ce lever de soleil. On ne voit jamais le Soleil que dans son éternel coucher.

13/06/2020 – Gerbes de couleur et grand fracas, coups de canon impétueux sous la neuvième symphonie de Dvořák, Moïse ouvrant la Mer Rouge, à côté, c’était de la poudre aux yeux – et je ne parle pas de César bombant le torse d’une rive à l’autre du Rubicon – : j’ai traversé la frontière belgo-française.
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De retour à la campagne je me réveille à l’aube, les oiseaux s’en donnent à cœur joie et c’est aussi splendide qu’assourdissant. Ils sifflent, chantent, crient, piaillent et pépient et je serais curieux de savoir ce qu’ils se racontent. C’est comme les gens, en ville. Je serais curieux de les comprendre.
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Le monde d’après ? Si seulement il pouvait ressembler à Liberté dans la montagne de Marc Graciano.

12/06/2020 – Je n’aurais pas cru que reprendre le métro me rendrait si émotif. Deux stations de plus et je m’évanouissais. À moins que j’aie mal enfilé mon masque.
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Comme ces soirées qui s’avèrent costumées sans que personne n’ait daigné vous prévenir, ce qui ne me pose guère de problème puisque je porte toujours sur moi un déguisement d’olibrius imbuvable.
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Telles sont les priorités des Bruxellois. À peine cinq minutes de queue à la Poste, où il fallait patienter une heure au bas mot la semaine dernière. J’ai bien fait d’attendre la réouverture des bars.

11/06/2020 – Le paresseux, suspendu à son arbre, avec ses longues griffes et sa lenteur congénitale, si vous saviez les montagnes de travail qu’il abat dans votre sommeil.
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Ce farouche opposant au transhumanisme a cependant une femme et deux enfants.
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Tandis que le coronavirus revisite Barbe-bleue dans une relecture innovatrice et passionnante. On voit des ogres partout.

10/06/2020 – On se parle de loin au téléphone, la question de la télésurveillance ne se pose plus, le paiement sans contact se généralise ainsi que le télétravail. Certains de mes amis ont trouvé l’âme sœur sur Internet et je ne serais pas surpris que la prochaine génération se mette massivement à faire des mômes en éprouvette. Mais très peu pour moi. Le jour où on me demande de danser le tango à distance, j’enjambe le bastingage et ciao famille, ciao amis, je quitte le navire.
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Jugeant fort exclusive cette écriture inclusive qui, ayant certes contenté mesdames les professeures, les autrices, les mentores, les manageuses, les maréchales et ingénieures, etc., les infériorisent encore, le mâle de la panthère et la femelle du rhinocéros envisagent de monter à Paris.
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Est-il possible, depuis mille-sept-cent-un jours que je tiens ce blog, que je n’y aie jamais employé le mot polissoir ?

09/06/2020 – Entaillé le pouce de la main gauche en coupant du pain. Une coupure assez superficielle, qui s’ajoute toutefois aux cicatrices de ces derniers mois, infimes, innombrables. Mes parents me reconnaîtront-ils quand je les reverrai ?
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Les bars rouvrent leurs portes à Bruxelles, où les gestes barrière restent de mise. En plus de tousser et éternuer dans notre coude il convient maintenant d’y pisser aussi.
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Qu’ont-ils donc fait des feuilles mortes que l’automne avait saupoudrées au long des avenues ?

08/06/2020 – Je suis toujours très heureux quand deux de mes amis s’entendent si bien qu’ils deviennent amis à leur tour et passent du temps de qualité ensemble, sans mon intermédiaire. À plus forte raison quand l’un d’eux est un livre.
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À y regarder de plus près ce film en noir et blanc était en fait en gris et gris.
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J’ai un doute. Ne devrait-on pas dire Nath a lu ?

07/06/2020 – Nuit de triomphe amer, dans un dernier sursaut je l’emportai contre le Soleil. Les coups reçus n’avaient pas été rendus. Mon seul mérite celui de tenir sur mes jambes. Il se coucha à la vingt-et-unième reprise – me tourna le dos. Après quoi je dus batailler contre la Lune.
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Et c’est chaque fois la même danse. Cycle après cycle après cycle. Pleine, n’offrant aucun répit, la Lune pèse son poids et mon cœur alourdi d’une mesure de souvenir. Deux cailloux pour regard, une topaze dans l’œil droit et un éclat de silex dans le gauche. Béance ouverte, poumons vides, dieux où êtes-vous ?
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Les heures passèrent, puis carnivores revinrent. De nouveau le Soleil. De nouveau tenir sur les jambes, ultime gloire des déshonorés. Un jour je tomberai. Tout tombera, à l’exception de ce qui déjà est tombé. Mais la Lune restera la Lune – aussi pleine que toujours et je ferai partie du voyage.

06/06/2020 – Indiscutablement le gouvernement nous cache la vérité. Impossible de savoir quel temps il fera le jour de mon anniversaire ni ce qu’il y aura au menu pour Noël.
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Seules les années peuvent faire d’un roman un chef-d’œuvre, si bien qu’à part le hasard et la bonne fortune, il ne me sera donné de lire les ouvrages insignes de ce siècle qu’à la veille de ma mort. Fort heureusement, restent les joyaux du passé. Présentement, je lis Lolita.
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Ce qu’on aimerait savoir, dans l’histoire de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours, c’est s’il était plutôt partisan des haricots verts ou des pommes de terre en accompagnement du gigot.

05/06/2020 – Une pluie trop fine, trop légère, une pluie dépourvue d’eau pour ainsi dire, tombant après des mois de sécheresse sur une terre assoiffée, une pluie tardive, qui n’est pas sans rappeler les gentilles promesses récemment formulées à l’endroit de nos médecins, nos infirmiers, nos aide-soignants.
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Mais peut-être que l’œuf dont j’ambitionne de faire une omelette, s’il avait été couvé et si on l’avait laissé éclore à son rythme, était celui-là même qui, magique, se serait ouvert non pas sur un poussin mais sur ce truc qui me rendait si heureux dans mon rêve de la nuit passée et dont j’ai tout oublié au réveil.
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Le monde d’après ? J’ai néanmoins ce pied de basilic qui me donne grande satisfaction.

04/06/2020 – Dix fois par jour au bas mot je touche le fond – d’une casserole, de l’évier, de mes chaussettes quoique des orteils, parfois de mon nez.
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Réalisant que j’avais oublié mon masque, je m’apprêtais à remonter chez moi quand un employé municipal est arrivé avec une pile d’enveloppes où justement, fort à propos, se trouvaient des masques offerts par la commune. Alors je suis remonté, puis redescendu, me suis frappé le front en pensant très fort que je n’avais pas non plus de mille-feuille, mais le commis de la pâtisserie n’est jamais venu.
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Viendra le moment où garder un gravillon dans le secret de ta chaussure sera le dernier moyen d’exprimer ton libre arbitre.

03/06/2020 – Les éboueurs des uns sont les princes charmants des autres.
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Les restaurants petit à petit rouvrent leurs portes, mais je ne me fais pas d’illusions. Pas plus qu’avant on ne pourra manger de ceviche à l’alsacien du coin de la rue, de baba ghanouj au bouchon lyonnais, de bibimbap à la crêperie. Et ça se dit cuisinier.
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Mes plus vieux amis le sont chaque jour un peu plus.

02/06/2020 – Chez easyJet, nous connaissons l’Europe mieux que quiconque. C’est comme moi, je saurais vous dire exactement où trouver le café et le sucre dans chaque cuisine de chaque maison devant laquelle je passais, enfant, matin, midi et soir, en allant à l’école.
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Ils prétendent s’appeler Fred et Rick mais je n’en vois qu’un.
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Je serais incapable de distinguer le dormilon fluviatile de ses congénères à ventre roux, à sourcils blancs, à queue courte et à grands sourcils, ce qui pour autant ne revient pas à faire du dormilon un objet volant non identifié, tant s’en faut.

01/06/2020 – On devrait mesurer le bonheur de l’humain à sa propension à rester assis sous l’ombre d’un cerisier.
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Ce n’est jamais gratuit mais ça ne coûte rien et si ça ne vaut rien ça vaut tout l’or du monde.
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Cela dit moi aussi, si j’étais astronaute et natif du pays de Donald Trump, je rejoindrais la station spatiale internationale.

31/05/2020 – Les fleuves européens certes manquent d’hippopotames mais nous avons trouvé un palliatif satisfaisant et ils ne manquent assurément pas d’épaves automobiles.
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Hardi moucheron qui m’a asséné un vigoureux coup de boule alors que je descendais la rue de la Victoire à vélo. Respect. Son assaut était parfait. Il a presque réussi à me renverser.
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Le monde d’après ? Et à quoi bon puisque Italo Calvino est mort ?

30/05/2020 – Naître ou ne pas naître, telle eût été la question.
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Comme le pot-au-feu, la solitude a meilleur goût en famille.
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Une fois de plus j’écoute Brahms tandis que, dehors, déferlent les oiseaux en tourbillons. C’est beau à voir, et mélancolique tout à la fois. Les jours ne roulent pas de la même manière pour tous.

29/05/2020 – Sur ma boîte à lettres, à côté du très efficace autocollant STOP À LA PUB, j’en ai ajouté un autre sur lequel est écrit STOP AUX FACTURES, hélas moindrement opérant.
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Saluons l’excellence de la médecine française, qui au bas mot compte quarante ou cinquante millions d’infectiologues spécialisés en épidémiologie. Ne renâclons pas à abandonner nos malades à ces apprentis sorciers, la recherche en sortira grandie. Au fond, il ne s’agit que de vies humaines. Mais que tous ceux-là soient libraires également, qu’ils lisent des livres et se les conseillent entre eux ? Un peu de pudeur. La littérature est en jeu.
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Le nez du tamanoir aussi, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé.

28/05/2020 – Les animaux se déconfinent : c’est la sixième affiche que je vois pour des chats qui se sont enfuis de chez eux.
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Trente ans de prévention réduits à néant en quelques signatures, le temps d’obliger les commerçants à fournir du gel hydroalcoolique à tous leurs clients et ceux-ci à se frotter copieusement les mains à l’entrée de chaque magasin, boutique, supermarché. Voilà ce qu’on appelle institutionnaliser la dépendance.
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Celui-ci en revanche ne s’encombre pas des nouvelles règles du vivre ensemble. Sans saluer ni se désinfecter ni enfiler de masque il entre dans la librairie, se précipite dans la vitrine où il se met à feuilleter les ouvrages frénétiquement, en anarchiste, comme si sa vie en dépendait. Jamais on n’aura vu pigeon ainsi féru de poésie.

27/05/2020 – Certains matins spontanément l’envie impérieuse me vient de ne pas nettoyer la salle de bains.
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Printemps 2020 comme une réminiscence de ces rangées de faux livres dans les magasins de meubles, sur les étagères mélaminées des bibliothèques, creux décors de carton.
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La moustache, tu l’aimes ou tu la quittes.

26/05/2020 – Je ne serais pas étonné d’apprendre que Chuck Palahniuk a lu Roberto Arlt, que Dino Buzzati a lu Charles-Ferdinand Ramuz. Mais n’en mettrais pas non plus ma main au feu.
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Ainsi donc, au contraire de vous et de moi, Total, Air France, LVMH, Danone, L’Oréal, etc. seraient des personnes morales.
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Les efforts que l’oiseau déploie pour se rendre invisible ne sont en rien amoindris par le chant qui trahit sa présence dans l’arbre.

25/05/2020 – Qu’il me soit donné, une fois, de passer une nuit de chauve-souris, avec la tête en bas comme les chauve-souris, les ailes repliées sur mon abdomen de chauve-souris, faisant un rêve de chauve-souris. Si possible en hiver. Hiberner comme une chauve-souris.
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Encore un homme du peuple qu’on verra à la télévision et dans les magazines plus qu’à l’usine ou dans les champs.
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Le monde d’après ? Pareil au monde d’avant, avec cette petite écharde sardonique en plus – nous aurons effleuré l’espoir.

24/05/2020 – Il faut battre l’enfer tant qu’il est encore chaud.
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Mais je tiens à être un hôte irréprochable et j’aime que mes invités se sentent chez moi comme chez eux. Si je reçois des amis clients chez Netflix et Amazon, par exemple, je ne m’esquinte pas en cuisine. Je leur sers une pizza surgelée et du soda dans des gobelets en plastique et soigne plutôt la décoration. Je badigeonne les murs de boue, de vase, de merde, je pisse sur le canapé. Je collecte des saloperies dans la rue que je dispose ici et là, papiers gras, verre pilé, mégots de cigarettes. Si je n’habitais pas au troisième étage, je récupérerais une carcasse de voiture rouillée. Ce n’est pas que la perspective de vivre dans un environnement souillé me réjouisse, mais que voulez-vous. Les amis, c’est les amis.
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Je mène un déconfinement parfaitement décomplexé. Je ne me refuse rien, et surtout pas de passer cinquante heures de suite à lire sans mettre un pied dehors.

23/05/2020 – Ils disent présentiel, distanciel. Ils savent pourtant où a fini le minitel.
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Mila, un an, la fille de Mauro, en deux heures, a couru après des canards, des pigeons, des chiens, des oies, des poissons, des chats, des poules d’eau, et n’a répondu à aucun des gazouillis que les adultes lui ont lancés.
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Je me suis fait élégant pour un rendez-vous galant avec un goéland.

22/05/2020 – Petit contentieux à régler avec mon propriétaire, j’ai pris un avocat mais il ne m’a pas l’air très qualifié. L’avantage est que ses honoraires sont dérisoires. Il facture au kilo.
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Il y en a, leur truc, c’est de sculpter des statuettes anthropomorphes dans du bois, du marbre, du bronze. Moi, c’est le contraire. Je serais heureux d’être une souche, un gravillon. De calcifier. Fossiliser.
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Le masque vous importune, vous suffoquez ? Qu’à cela ne tienne, faites comme moi : j’ai pratiqué d’un coup de ciseau habile une échancrure sous le nez et une autre au niveau de la bouche qui me permettent de respirer tout à fait confortablement.

21/05/2020 – L’œuf ou la poule je l’ignore, mais hâtons les philosophes de conclure car tant d’autres paradoxes restent irrésolus. Explorons enfin les questions de fond. L’œuf ou le pigeon ? L’œuf ou l’autruche ? L’œuf ou l’ornithorynque ?
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L’époque fait vieillir vite. Alors que je me rasais, j’ai vu d’abord une mouche dans le miroir, puis un nuage, puis un grand hêtre pourpre.
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Et surtout : l’œuf ou le kiwi ?

20/05/2020 – Emmanuel Macron tablerait-il sur le syndrome de Stockholm pour se faire réélire massivement en 2022 ?
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Exigez donc du geyser qu’il éternue dans son coude.
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Il perd ses cheveux et en a longtemps souffert. Mais il relativise depuis qu’il a perdu deux doigts aussi dans la tondeuse.

19/05/2020 – Un problème est que les hommes demeurent libres et égaux en droits une fois passée l’adolescence.
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Là où les trottoirs sentent l’eau de Javel l’avenir n’a plus d’odeur.
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À la manière des cyclones déclenchés par le papillon, un battement de paupières au réveil suffit à annihiler les univers échafaudés en rêve.

18/05/2020 – Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom en écriture inclusive
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Sur les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom en écriture inclusive
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Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom en écriture inclusive

17/05/2020 – Revient le printemps, les jours sont doux, les jupes se font plus courtes et plus légères, les flâneurs qui l’an passé auraient flirté gentiment se regardent de biais, qu’avons-nous fait de la présomption d’innocence ?
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Préoccupé depuis quelques semaines par la chose religieuse, j’ai trouvé réponse à la plupart de mes questions en préparant des pets de nonne.
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Puis, soudain, quelqu’un vous sourit et puisque la bouche est masquée ce sont les yeux qui doivent faire le travail et ils sont explosion, fulgurance de couleurs, ils sont kilomètres et abondance. Soulagement. La vie a trouvé ses refuges.

16/05/2020 – Tout empire s’effondrera et une salle de bains est un empire, une paire de chaussures, un carré de sucre.
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On se croirait revenu à la Russie du rationnement, les interminables files d’attente devant les commerces de première nécessité, les tickets échangés contre une miche de pain, quelques œufs, un quart de lait, du savon – à cela près que les misérables portent des costumes italiens et achètent des capsules Nespresso sous le soleil.
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Le monde d’après ? Mais combien de fois devrai-je vous dire de lire Le Monde d’hier de Stefan Zweig ?

15/05/2020 – Il est autorisé de se déplacer librement dans une limite de cent kilomètres à vol d’oiseau autour de sa résidence, a décrété l’aréopage des branquignolles. Mais ont-ils seulement regardé le ciel ? Chez moi les oiseaux ne volent jamais en ligne droite.
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En amour et en amitié je ne sais pas, mais en whisky je suis fidèle.
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Aréopage des branquignolles toujours : au téléphone mon père m’explique que l’Oise, classée en zone rouge, avec tout ce qu’il a plu ces dernières semaines est malgré tout restée très verte.

14/05/2020 – Théophile vraiment n’aimait pas plus le thé que Théodore ne le sentait. Quant à Théodule, eh bien, je préfère ne pas en parler.
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Ce n’est jamais le couteau, c’est le dessein qui le tient.
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Comme un flamant rose qui serait vert et dormirait sur ses quatre pattes, en somme.

13/05/2020 – C’est une véritable course contre la montre dans laquelle je suis engagé. Une course contre la course aussi. Sera déclaré vainqueur qui, tranquillement, arrivera le dernier. Contre la montre véritablement.
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Puisqu’il est l’heure des bilans statistiques, il m’aura fallu débrancher mon téléphone pour réaliser que, pendant toute la durée du confinement, en tout et pour tout, je l’ai rechargé trois fois.
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Mais on ne meurt qu’une fois et cette vieille bonne femme harnachée contre le coronavirus (protection faciale, gel hydroalcoolique, distanciation sociale, etc.) fume sa cigarette sous le masque afin de ne pas contrarier le développement de son cancer.

12/05/2020 – Cygne sur le lac, je vois le point d’interrogation mais quelle est la question ?
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L’héroïsme low cost : rester chez soi.
L’héroïsme cost control : retourner travailler.
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Mes intentions sont louables (quinze euros l’heure) et recommandables (frais de ports offerts dès le deuxième achat).

11/05/2020 – Déconfinement, la France sortant de chez soi se découvre ovipare.
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D’ores et déjà les saisons de théâtre et d’opéra sont annulées, ainsi que celle des festivals, mais tout n’est pas perdu, il reste assez de temps pour organiser une grandiose saison des incendies.
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Le monde d’après ? Mais ne dit-on pas que Paris sera toujours Paris?

10/05/2020 – Écœurante est la pensée qu’une fois revenu sous des cieux plus cléments, il faudra rattraper le temps perdu. Ce sera débauche d’énergie alors, la tête qui tournera, les incessants stimuli qui, lentement, seront terreau pour l’amertume des jours suivants. Un kilo de joie contre un kilo de bile. D’avance écœuré.
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En voilà un qui met plus d’énergie à choisir sa chemise qu’à peser ses mots. Et c’est peu dire qu’il n’est pas particulièrement élégamment habillé.
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La Lune hélas est restée pleine qui toujours reste pleine.

09/05/2020 – C’était au temps des grands silences. La toute première musique attendait suspendue, bribes de sons aux branches des arbres, perles sur les herbes hautes. Puis vinrent les oiseaux, et les insectes, et les petits mammifères que nous nommons nuisibles, qui poursuivant leur chemin la propagèrent. Longtemps, chanta cette musique sortie du ventre du monde. Aucun humain n’était là pour l’entendre.
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Un jour je mourrai de n’avoir pas eu cinq, dix, quinze ans de moins.
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Et sais-tu, toi, où le ciel commence ? La Lune, oui, le Soleil, je mesure ce qui m’en sépare. J’ai beau tendre la main, me hisser sur la pointe des pieds, ils restent lointains. Mais le ciel ? Le ciel ne commence-t-il pas là où on décide de le respirer ?

08/05/2020 – Minuit de pleine lune et je me suis bandé les yeux, mais savais-tu qu’au verso des paupières fermées ce serait encore la pleine lune ?
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C’est peine perdue : qui a vu ne sera jamais aveugle. Alors genoux dans la poussière je ramasse deux cailloux que j’avale et que veux-tu, je t’appelle sous un ciel qui n’a plus aucune histoire à me dire. Je marche deux fois bâillonné. Je prie des dieux démissionnaires. Ton absence escorte mon ombre. Ce corps est un radeau et j’ai deux cailloux pour regard.
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À compter de ce jour je dormirai paupières ouvertes. De la musique, je prendrai ce que le vent me laissera. Chaque matin sera minéral et chaque nuit, désormais, de pleine lune.

07/05/2020 – À onze ans, séparés de force et cloîtrés dans leurs chambres, ils s’aiment dans la pureté de l’enfance. Leur premier baiser fut le dernier aussi, donné comme une promesse de s’attendre. Chaque matin, chaque soir, ils renouvellent le serment. Assignés à résidence, ils continuent de s’écrire en secret. Ils comptent les heures. Bientôt nous nous retrouverons, chérie, note amour a vaincu le virus. Oui, chéri, notre innocence nous a sauvés. Faut juste que tu saches, je sais pas ce qui s’est passé ces deux derniers mois, mon nez a triplé de volume. Moi aussi je voulais te prévenir, l’acné me ravage la gueule.
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Pétrir le néant. Manufacturer l’inutile. Mais avec empressement.
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Augmentation alarmante des violences conjugales. Ces messieurs improvisés chefs se sont mis en tête de faire des lasagnes, ces dames reconverties coiffeuses ont empoigné rasoirs et ciseaux.

06/05/2020 – Drôle de printemps pour ce détenu qui, renvoyé auprès de ses enfants il y a un mois et demi, fête l’assouplissement de la quarantaine en retournant en prison.
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Et porter maintenant un masque sur le masque, comme si sourire n’était pas masque suffisant.
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Nombre de mes amis ont une notion très approximative de l’emploi de la virgule et de l’accord du participe passé. Judicieuce initiative donc que ce retour à l’école sur la base du volontariat.

05/05/2020 – Certes, les règles de distanciation sociale mettent la production cinématographique à genoux, mais elles ouvrent des perspectives palpitantes dans l’industrie de la pornographie.
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Il est grand temps de faire monter en puissance nos réseaux ferrés. Les vaches s’ennuient dans nos pâtures. Le lait a un goût.
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Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants dont certains nés dans l’adultère.

04/05/2020 – Ce qui est terrible, dans ce confinement, c’est de soudain réaliser l’inanité du ping pong en solitaire. En premier lieu, parce qu’il est exponentiellement plus fatigant de batailler pour deux. Et à quoi bon jouer si je ne puis me surprendre, si, de l’autre côté de la table, je retrouve toujours la balle là où je l’avais envoyée. Tous ces efforts en vain. Cela dit, à deux le ping pong n’est jamais vraiment surprenant non plus. L’autre cherche toujours à me battre.
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JH stable, généreux, cultivé, cherche à rencontrer le Diable pour sceller pacte faustien et retourner en 2012. Disposé à la damnation.
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Double motif de réjouissance, il n’y aura peut-être plus jamais de Coupe du monde de football et la France demeurera championne pour l’éternité. Cocorico ! Allez les Bleus ! Vive le virus !

03/05/2020 – Imaginons un labyrinthe, mais un labyrinthe d’un genre tout à fait unique. Pour simplifier à l’extrême : un labyrinthe où il serait impossible de se perdre. Il y aurait non pas une sortie et mille impasses, dans ce labyrinthe, mais mille et une sorties. Ce serait un disque, on y entrerait par le centre, chaque issue radiale, il suffirait de marcher tout droit dans n’importe quelle direction pour s’échapper. Quand bien même on entrerait par une sortie, là encore, on s’évaderait en faisant demi-tour ou en poursuivant droit devant soi. Pas de coude, pas de virage, pas d’angle, pas d’embûche, pas de trompe-l’œil, nulle hésitation possible. Rendons la chose encore plus simple et établissons à intervalle régulier une signalétique fléchée pour indiquer le chemin de la sortie – j’allais écrire : du grand air.
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Maintenant que nous avons imaginé le dispositif, projetons-nous dans ce labyrinthe. Tous, chacun. L’humanité prise au piège d’un piège qui n’en est pas un.
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Cette crise, les précédentes et les prochaines, sont pareilles à ce labyrinthe. Il suffirait de suivre les flèches et marcher droit devant soi jusqu’à la sortie – jusqu’au grand air. Mais non, obstinément, la tête contre les murs et c’est ce qui fait de nous des humains.

02/05/2020 – La planète en émoi retrouve Kim Jong-Un qui, après s’être volatilisé deux semaines, inaugure publiquement une usine d’engrais. Deux semaines d’ermitage, qu’on mettra en regard des heures que Jean Trifier passe quotidiennement à renseigner l’univers sur ses talents de boulanger, la miction de son chien, sa passion pour l’origami, sa capacité à faire le poirier et à chanter sous sa douche. Mais c’est connu, Kim Jong-Un est un mégalomane psychopathe.
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Le virus le confirme, derrière chaque grand homme se cache une femme vingt ans plus jeune (Donald Trump, Boris Johnson, Jair Bolsonaro) ou vingt ans plus âgée (Emmanuel Macron).
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C’est un train sans horaire amarré à aucun quai. Il ne partira de nulle part, il se peut qu’aucune heure ne soit jamais la sienne. Malgré tout je l’attends pénitent, car même s’il n’est pas train, il a pour destination le plus beau des pays.

01/05/2020 – Un mois et demi de congés forcés, ils auraient voulu nous gâcher la fête du travail qu’ils ne s’y seraient pas pris autrement.
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Tube de l’été à Zahara de los Atunes : Bleach the beach.
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On a beau jeu de critiquer, mais, en toute franchise, je n’aimerais pas être à la place d’Emmanuel Macron, de Giuseppe Conte, de Pedro Sánchez, etc. Ni à celle d’Angela Merkel (66 ans tout de même) et encore moins de Donald Trump (73 ans).

30/04/2020 – À la façon des adeptes du free sex qui, dans les années 1990, en pleine épidémie de SIDA, baisaient sans capote et en faisaient un acte artistique, je suis allé me promener sans masque en forêt.
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Incontestablement, la décision la plus audacieuse d’Édouard Philippe aura été de mettre un terme prématuré au championnat de football. C’est historique. Depuis l’instauration de la République romaine, jamais gouvernement ne s’était aventuré à offrir à sa plèbe panem sine circenses. Couillu, je dirais.
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Nous étions quatre milliards et demi à ma naissance, aujourd’hui près de huit milliards, et il me serait hardi d’affirmer que, parmi tous ceux-là, j’en ai connu deux ou trois.

29/04/2020 – Vaste pantalonnade que ce plan de déconfinement présenté par Édouard Philippe. Je n’ai pas eu le temps d’apprendre à graver des hiéroglyphes, pas eu l’occasion d’ouvrir L’Homme sans qualités, mon étude de la partie soliste du concerto pour violon de Tchaïkovski est au point mort, et rien n’est prévu dans le dispositif. Mais que fait le gouvernement ?
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Inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, le tango décidément se fait de moins en moins humain, de plus en plus immatériel.
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Le protocole prévoit de différencier les départements dits verts, où le déconfinement sera appliqué en totalité, des départements qualifiés de rouges, où il sera plus strictement encadré. Un camouflet pour la gauche radicale, c’est acté. Pour autant, n’y voyons point confirmation du nouveau penchant d’Emmanuel Macron vers l’écologie.

28/04/2020 – J’ai grandi dans une maison à l’entrée du village, l’une des toutes premières. Mais c’est comme tout. Les raseurs des toutes dernières maisons, à la sortie du village, vous assureront qu’ils vivaient, eux, dans une maison à l’entrée du village, l’une des toutes premières.
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La crise aura pour seul effet de consolider chacun dans ses convictions et d’exacerber les antagonismes. Déjà le nationaliste se montre plus nationaliste encore, le bigot plus bigot, et le complotiste, le collapsologue, l’altermondialiste, etc., etc. Même le nihiliste est convaincu que le néant a crû.
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Le chiroptophobe nous avait pourtant prévenus.

27/04/2020 – Si vous voulez mon avis, la morale de tout cela est que, comme on dit, quand le balai perd ses poils, on n’attend pas de la grenouille qu’elle sarcle la lanterne.
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J’espère ne pas gâcher votre lecture en vous dévoilant que c’est le marchand de journaux aux cheveux frisés qui a assassiné le colocataire du plâtrier avec le lacet qu’avait oublié sa cousine – la militante LGBT.
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En outre, qui veut amadouer le caillou fera monter les blancs en neige entre la lune gibbeuse et la saint Stanislas, n’est-ce pas ? C’est aussi simple que ça.

26/04/2020 – Quatre pieds mais pas de bras ni de bouche, qu’il est cruel d’installer ces chaises devant ces tables recouvertes de mets et nourritures et délices et aliments comestibles et jubilations gustatives.
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Giovanni Drogo, confiné dans sa jeunesse déclinante, confiné dans son fort à la frontière du désert, confiné entre les pages d’un livre refermé il y a des années de cela, confiné dans les compartiments d’une bibliothèque, confiné entre les quatre murs d’un appartement citadin, confiné dans cette ville froide dont il ne connaît pas le nom. Elle non plus, ne connaît pas son nom.
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Soudain l’espoir : la focaccia barese a gardé le goût de la focaccia barese.

25/04/2020 – Donald Trump, dont on sait les qualités de meneur d’hommes, laisse entendre que ses meilleurs spécialistes développent un protocole universel et infaillible contre le virus. Ses équipes auraient observé que tous les symptômes sont anéantis en cas de décès du patient. En ce qui concerne la deuxième phase du traitement, le Président relit la Bible afin de percer les secrets de la résurrection – God bless America.
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Qualitativement il s’y raconte les mêmes choses, certes, mais à la différence des réseaux sociaux, au moins, au café du commerce, on pouvait boire une bière.
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Les deux plus beaux cadeaux que j’ai reçus me furent donnés au premier jour. Mon père m’offrit la peur, ma mère la mort.

24/04/2020 – Brandir l’allégorie de la caverne, c’est lire Platon par le petit bout de la lorgnette. La caverne, tu y retourneras dans trois semaines, quand tu sortiras de chez toi.
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Un inconvénient du masque chirurgical est qu’on ne sait plus qui on croise dans la rue. Je pourrais passer devant ma propre mère sans m’en rendre compte – manière de parler puisqu’elle se trouve à 250 kilomètres de distance. Aussi, pour ne pas sacrifier la politesse en plus du reste, je mets certain signe distinctif en avant en sortant désormais sans pantalon ni sous-vêtements. Ça fonctionne. Déjà, la police me reconnaît.
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Suite à quoi, après une heure de file, cet ardent défenseur du darwinisme ressortit du supermarché avec en tout et pour tout une pizza surgelée et deux grandes bouteilles de Coca-Cola.

23/04/2020 – URGENT : les études préliminaires des infectiologues suggèrent qu’à ce stade de la pandémie, parmi les deux millions et demi de personnes officiellement atteintes du coronavirus, une infime minorité seulement a lu mon Heimat. Libre à chacun de ne pas lire mon bouquin, donc. Libre à chacun de prendre ce risque. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
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Et que dire, sinon que certaines montagnes en tombant font plus de promesses que de bruit ?
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En France, le confinement aurait évité plus de 60000 morts (fourchette basse) rien que dans les hôpitaux. On trouvera néanmoins une proportion de valides apitoyés sur l’effondrement des marchés du hamburger et de l’essuie-glace.

22/04/2020 – Vivre avec son temps, ce serait vivre avec un smartphone, un emprunt bancaire contracté sur quinze ans (ou vingt), une voiture (ou deux), un abonnement Netflix et des comptes sur les réseaux sociaux, des cravates, des trucs, des machins ; bref, ce serait vivre avec tout sauf du temps.
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Les oiseaux n’ont pas plus de mérite à savoir voler que les poissons à savoir nager. Nous n’avons pas de mérite non plus à nous en émerveiller. C’est un devoir. Une responsabilité.
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Le monde d’après, je l’imagine comme un lieu fascinant où tantôt il fera beau et tantôt il pleuvra et où certains animaux se repaîtront d’animaux tandis que d’autres seront herbivores. Parfois, un séisme secouera telle zone de la planète, des ouragans s’abattront ailleurs, il y aura des éruptions. De manière générale, les mammifères seront occupés à diverses activités digestives ou non. Je l’imagine comme ça, le monde d’après.

21/04/2020 – Sous son éternel costume noir, il porte toujours les mêmes socquettes blanches. Un dandy, ce chat de gouttière.
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Plutôt que continuer à me demander pourquoi je ne veux pas d’enfants, avez-vous seulement envisagé qu’ils ne veulent peut-être pas, eux, de parents ?
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Quant aux questions qui fâchent, comme toujours, personne ne les pose. Ainsi du port du masque chirurgical sur les plages naturistes.

20/04/2020 – Si j’étais meilleur poète, je laisserais au vent le soin de te porter mes messages. Il faut cependant savoir faire preuve de sobriété et, afin de m’assurer qu’ils t’arriveront, je les murmure aux oiseaux aussi.
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Vint le printemps et l’on réalisa que les générations futures, c’était la nôtre.
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Prendre des notes sur papier, les égarer, les retrouver. Redécouvrir, dans le prisme du temps, le monde tel qu’il apparaissait alors. Se dédire, froisser le papier en boule, le déchirer, le réduire en cendres acharnées – rupture nécessaire, quand le papier incarne l’idée le geste devient signifié autant que signifiant. Ou encore, comme une graine, semer le papier sur le rebord d’une cheminée, entre les pages d’un livre, dans le terreau qu’est l’espoir, parmi les nuages de demain. Il restera toujours assez de terre pour renverser les fossoyeurs du mot.

19/04/2020 – Ce qui inquiète, ce n’est pas tant les quelques mois d’école perdus par les lycéens. N’oublions pas que l’immense majorité d’entre eux assimile le programme en trois, quatre ans. Ma compassion va aux professeurs, qui si souvent redoublent trente ou quarante fois sans jamais en sortir.
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Nous vivions en toute rhinocence une période absolument venthousiasmante.
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Même sur le rempart de midi il est toujours un peu minuit, quand les étoiles éteintes avant nos premières étincelles persistent à scintiller sur nos étreintes.

18/04/2020 – Dieu ! que j’aimerais lire ce que Stefan Zweig aurait écrit de l’époque.
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Derrière l’écran, l’ivresse n’a pas d’odeur. Le vin a meilleur goût après avoir embrassé, quand les verres ont trinqué. Le virtuel est à ce siècle ce que l’automobile et l’avion ont été au précédent.
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Tête la première dans ses chimères, on ne peut exiger du romantique qu’il soit comptable.

17/04/2020 – Ils se promettent d’en revenir à l’essentiel et c’est louable, mais il convient d’être pédagogue. Ainsi, rappelons ces quelques acceptions du mot essence : 1 – Ce qu’un être est, ensemble des caractères nécessaires constitutifs de sa nature, 2 – Espèce ou variété d’arbres poussant en forêt, en plantations ou en haie, 3 – Produit obtenu par distillation du pétrole brut ou cracking des pétroles et huiles lourdes ou polymérisation.
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Enfant, j’étais plutôt lipidineux. J’ai changé, mais pas beaucoup. De l’ordre du détail.
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Un cas limite de la poussée d’Archimède est que si vous noyez huit milliards d’humains dans les océans, le niveau des eaux ne montera pas d’un millimètre, tandis que si vous les laissez gazouiller sur la terre ferme, il s’élèvera de dix mètres.

16/04/2020 – Rien n’entamera l’allégresse de Chloé, sept ans, qui fête son anniversaire en famille. Rien, sauf peut-être le regard angoissé de ses parents, de sa sœur, de son frère, depuis qu’elle a éteint les bougies. Mais, Chloé, on t’avait dit de souffler dans ton coude.
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Certains, au lendemain d’Armageddon, ils seront encore tout anéantis de n’avoir pas été une dernière fois chez le coiffeur. Beati pauperes in spiritu.
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L’accès au parc est interdit aux chiens, soit, mais mon alligator ?

15/04/2020 – Il y a, à quelques mètres de ma fenêtre, un grand arbre où un oiseau passe sa vie à siffler. Dans l’aube il siffle, sous le soleil de midi il siffle, jusque dans le crépuscule il siffle, ce sont toujours les deux mêmes notes et ni lui ni moi ne nous en lassons. Parfois, je compte la durée de son chant. Il siffle six fois de suite, sept, parfois huit, jamais plus. Or, ce matin, un peu avant six heures, je l’ai entendu pousser un long trille inattendu de douze sifflements. Indescriptible euphorie du petit jour. Béatitude. Comme si j’avais, moi, accompli quelque chose.
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J’avais cru entendre Emmanuel Macron conclure son allocution par la formule consacrée, Vive la République, Vive la France. Mais après plusieurs visionnages attentifs, j’ai plutôt l’impression qu’il a dit « Survive ».
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Ah, si seulement, en plus du goût et de l’odorat, ils pouvaient perdre l’envie de monter sur des trottinettes électriques.

14/04/2020 – Même si nulle proie jamais n’y tombe, reste à l’araignée le plaisir de se prendre au piège de sa propre toile. Et, au poète, la joie de sauter à pieds joints dans un trou bleu.
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Puis, en rêve, je profanai ma sépulture et fus tranquillisé. Tout trouva justification. Je gisais sosie parmi des légions de sosies. Nos empereurs trônaient dans des baignoires émaillées et, en guise de sceptre, on leur avait donné des fourchettes aux dents molles.
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Lu dans les Feuillets d’Hypnos (1943 – 1944) de René Char : Cette guerre se prolongera au-delà des armistices platoniques. L’implantation des concepts politiques se poursuivra contradictoirement, dans les convulsions et sous le couvert d’une hypocrisie sûre de ses droits. Ne souriez pas. Écartez le scepticisme et la résignation, et préparez votre âme mortelle en vue d’affronter intra-muros des démons glacés analogues aux génies microbiens.

13/04/2020 – J’étais pourtant résolu à n’écrire aucun de ces mots aujourd’hui : virus, maladie, symptôme, vaccin, confinement, quarantaine, masque, distanciation sociale, applaudissement, pangolin.
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Le tatou ces jours-ci fait profil bas.
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Perdu pour perdu : aiguille, moustache, ravigoter, plinthe.

12/04/2020 – Si biologistes, chimistes et philosophes s’interrogent sur le caractère vivant ou inerte des virus, une chose néanmoins semble certaine. Du haut de ses 125 nm, celui-ci souffre d’un insondable complexe d’infériorité.
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La barbe du prophète avait beaucoup poussé. Il était temps de prendre le chemin de la vallée. Mais arrivant sur le promontoire où rendez-vous avait été donné, il découvrit que ses disciples avaient précédé son retour et s’étaient d’eux-mêmes astreints à la prière. Les uns méditaient devant Netflix, les autres sur Tinder.
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Frisson d’espoir dans la pinède. On murmure qu’après Pâques, Noël aussi sera reporté sine die.

11/04/2020 – Aucun symptôme, rien, pas la moindre poussée de fièvre, nul mal de gorge. Et puis soudain une quinte de toux irrépressible tandis que, par la fenêtre, le drone me filme d’un œil suspicieux.
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Un centimètre plus à gauche, plus à droite, vis-je ma vie ou celle d’un autre ?
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L’histoire est facétieuse qui, à distance de quelques années, réhabilite le fou du village et lui fait place au panthéon des génies et, dans le même temps, revisite la biographie des vieux géants et déboulonne statue après statue. L’époque n’est pas avare en mythes. Le temps sera plus scrupuleux.

10/04/2020 – Nous attendions le Béhémoth du Livre de Job, le Léviathan de Thomas Hobbes, le Kraken scandinave, le Cthulhu de Lovecraft, les Godzilla, les King Kong, les dragons, les Charybde et Scylla – arrogance que tout cela. Le sort de l’humanité était en fait entre les griffes du pangolin.
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Trônait au centre de la place, une fontaine d’où jaillissait une eau tumultueuse. Après avoir joué tout le matin dans la canicule, les enfants s’y rafraîchissaient. À quelques mètres de là, en bruit de fond, des poètes lisaient devant un public somnolent. Plus loin encore, deux chiens se coursaient, aboyant.
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Ce petit côtes-du-rhônes ma foi gouleyant aura suffi à mettre à mal la théorie de la synthèse additive des couleurs. Mon verre de rouge ne s’est pas changé en pastis.

09/04/2020 – Canards à Paris, coyotes à San Francisco, sangliers à Barcelone, renards ici et là, le public s’émeut du retour des animaux sauvages dans nos ville abandonnées à la solitude, mais la ville a-t-elle jamais été peuplée d’autre chose que d’animaux sauvages, de requins, de hyènes, de loups, de vautours ?
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Après trois jours de jeûne intégral, un verre de jus de fruit et je sens battre mon cœur comme jamais auparavant. Mieux que l’amour.
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Et puisque nul n’est censé l’ignorer, on rappellera l’article 225-4-10 de la loi 2010-1192 du 11 octobre 2010 : Le fait pour toute personne d’imposer à une ou plusieurs autres personnes de dissimuler leur visage […] est puni d’un an d’emprisonnement et de 30000 € d’amende. Voilà qui devrait clore efficacement tout débat sur le port du masque.

08/04/2020 – Le tourisme local a le vent en poupe et, une fois n’est pas coutume, je suivrai le mouvement général. Ainsi prévois-je de passer mes vacances de Pâques à visiter le fond de mon frigidaire et l’arrière des radiateurs, éponge en main.
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Fort respectueux des règles de distanciation sociale, ceux-là n’ont pas attendu le coronavirus pour faire deux pas d’écart quand ils croisent un Noir ou un Arabe dans la rue.
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Mais c’est vrai, je l’avoue, j’ai cédé, j’ai enfreint le confinement et plus qu’une fête c’était une véritable orgie. On s’est tourné autour toute la nuit, on a dansé, on s’est sucé la peau jusqu’au sang. Ah, délicieuse transgression. Je ne les oublierai pas de sitôt, ces trois moustiques.

07/04/2020 – Tu souffres d’un déficit de confiance en toi ? Sors à vingt heures prendre une cure d’applaudissements. Trois minutes quotidiennes. Marche bien au milieu de la rue, les bras levés. Au fond, tu es un héros toi aussi.
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Il faut imaginer la scène, à la prochaine rentrée de septembre, les enfants partant de chez eux en courant, tous sans exception, riant, joyeux, heureux, jubilant d’aller à l’école.
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Voyant soir après soir les mêmes appartements rester occupés et, surtout, les mêmes lumières rester éteintes, je réalise que j’ai manqué ma vocation. J’aurais dû être serrurier. Ou, pour le moins, apprendre à crocheter les serrures.

06/04/2020 – L’arbre dont les branches sont chargées de fruits, le pommier lourd de mille pommes, le cerisier, le prunier, saison après saison. Bien peu de ces pommes donneront de pommiers, peut-être une seule, peut-être la plus malingre de toutes, la moins appétissante. Cent générations révolues de pommiers, cent générations à venir. Et, pour dérisoires qu’elles soient, le bouquet de mes actions perdues. Mon opiniâtreté ne s’éteindra pas avant moi.
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Quand on s’allongeait tête en bas dans la pente, la mer piquée d’étoiles, le ciel devenait un tapis de vagues.
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Existe-t-il une telle disposition que l’objection de conscience en ce qui concerne les vaccins, les virus ?

05/04/2020 – Le public étant habitué à faire le Giro d’Italia, le Tour de France et la Vuelta a España assis dans un canapé, voire sur un vélo d’appartement, c’est surtout pour les coureurs que ça va faire bizarre.
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Prémonition ou acte gratuit, sans dessein, je ne saurais le dire. Le fait est que j’ai pris soin, à Sète, l’été dernier, de répandre mes empreintes sur les rochers, que la Méditerranée continue d’effleurer paresseusement.
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En somme et c’est mon dernier mot, souhaitons-nous que, comme le vin de garde en cave, nous sortirons bonifiés de ce bref séjour en cage.

04/04/2020 – Cela ne se voit pas au premier abord, mais un sabre ottoman traverse mon crâne de part en part. Je ne m’en inquiète plus depuis longtemps. C’est comme tout, on s’habitue. Toutefois, j’ai l’impression que cela se remarque de plus en plus. Je crains que de bonnes âmes bien intentionnées ne se mettent en tête de le retirer de la mienne.
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Certes il y a les escrocs, les profiteurs, l’idiotie crasse et nauséabonde. Mais il y a les autres aussi, héroïnes et héros de notre temps, et l’on sait les périodes de crise propices à faire germer le génie. Ne pas désespérer, donc, car nous travaillons déjà au monde d’après. On planche notamment sur une nouvelle génération de brosses à dents pilotables à distance directement depuis votre smartphone (GPS, puce RFID, QR-code, webcam et microphone intégrés). Pour un monde plus juste.
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Sur chacune des victimes, je verserai une larme. Millions de larmes. Mais cette tristesse est dérisoire. Insupportable en revanche est la notion que des millions d’enfants de cinq, six, sept ans, pendant plusieurs mois de leur jeune vie, grandissent dans l’idée que la proximité d’autrui est dangereuse. Que le contact peut tuer. La bouche, les mains, la peau. Que l’inconnu est ennemi. Génération déjà douze fois sacrifiée, sacrifiée ici une treizième fois. Il faudra rendre des comptes.

03/04/2020 – Je nourrissais l’ambition démesurée de faire une tarte aux pommes, mais, la pénurie de farine faisant toujours rage, j’ai dû taper dans ma réserve stratégique de cocaïne.
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Ainsi l’humanité, une grande famille inconséquente de petits cocus métaphysiques.
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On ne sauvera pas la veuve et l’orphelin en concluant des paralogismes par des points d’interrogation, ce qui, reconnaissons-le, est préjudiciable.

02/04/2020 – La première chose que je ferai en sortant ? J’irai m’acheter cinq ou six pyjamas. Le mien montre des signes d’usure au niveau du fondement et j’ai le pressentiment qu’après ça, il sera difficile d’enfiler un costume trois pièces et de soumettre mon cou à la cravate.
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L’avantage étant qu’on commence à se faire une idée assez précise de ce qu’on y emmènerait, sur cette fameuse île déserte.
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Quelle ironie toutefois que ce virus qui, de la maladie, n’est que le plus infime symptôme.

01/04/2020 – Dans les rues désertées, le moindre passant rase les murs et change de trottoir en hurlant dès qu’il aperçoit un être humain. Ces messieurs du gouvernement seraient avisés de prendre leurs responsabilités et de nous expliquer comment coller des poissons d’avril en respectant la distance de sécurité.
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Ses méthodes sont connues. Vidocq aurait expédié ce COVID efficacement.
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Mettons l’immobilité à profit, me suis-je dit, apprenons quelque chose. Le solfège, par exemple. Do-re-mi-re, ai-je répété deux ou trois fois, do-re-mi-re, doremire, dormir, dor…

31/03/2020 – Une pensée aux pauvres diables enfermés chez eux avec la langueur pléonastique de l’océan pour tout panorama – rien ne ressemble plus à une vague que la vague suivante.
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Pendant ce temps, la science n’arrête pas de progresser. À mon niveau, je contribue à l’édification du grand savoir en observant la formation des moutons de poussière. C’est passionnant.
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Les nouvelles de la station spatiale internationale sont d’ailleurs bonnes. L’équipage va bien, le confinement ne pèse pas trop. Vue de la-haut la Terre est toujours aussi verte, toujours aussi brune, toujours aussi blanche, toujours aussi bleue.

30/03/2020 – Pénurie de farine. Le poète, comblé, voit son souhait le plus cher réalisé. On respire moins nonchalamment après avoir plongé les mains dans la réalité et pétri la pâte à pain.
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Brandissant des statistiques bancales, communiquant selon une stratégie dictée par l’urgence, on leur bafouille que sortir de chez eux revient à débrancher leur grand-mère déjà sénile et grabataire, ils se terrent sous leurs couvertures. Chiffres à l’appui, pédagogiques, les scientifiques les plus scrupuleux du monde leur expliquent pendant dix ans que mener ce train de vie revient à arracher le coeur, les reins, le foie et les poumons de leurs enfants, ils s’achètent une nouvelle voiture, font installer un sauna chez eux, sautent dans l’avion pour dix jours de rêve dans les Caraïbes, à Sumatra. Mes amis sont restés très attachés à leurs grands-mères.
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J’aimerais mesurer un centimètre de plus. Et peut-être avoir des tâches de rousseur. Ou un pied bot. Peu importe. Mesurer un centimètre de moins serait très bien aussi.

29/03/2020 – Jamais de ma vie je n’aurais cru voir le contrôleur de gestion se ruer dans les champs pour la récolte des fraises, le directeur d’usine Seveso prêter main forte au paysan, le concessionnaire automobile, le développeur d’applications mobiles, le publicitaire. Encore moins en mars – cueillir des fraises, en mars ?
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Le crime parfait : offrir une croisière à ses beaux-parents.
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On les entend déjà minimiser la performance. Ce passage à l’heure d’été entache notre probité et restera comme une suspicion de dopage sur le Tour de France, ou pire, comme un sucre dans le café. Humiliation que cette heure grappillée sur le confinement. L’effort dans son ensemble réduit à néant. Vous verrez, à la fin, on ne parlera que de ça.

28/03/2020 – D’une durée initiale de quinze jours et prolongée d’autant, la quarantaine est de fait devenue une trentaine. À ce stade, je ne serais pas surpris qu’on nous demande un petit effort supplémentaire. Pas grand chose, une dizaine de jours. De quoi rendre justice à nos aïeux et à leur bon sens étymologique – et épidémiologique.
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Avez-vous remarqué la fâcheuse tendance qu’ont les samedis ces temps-ci à ressembler à des jeudis ?
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Cette affaire néanmoins commence à traîner en longueur. Certains dissimulent mal leur impatience. Applaudir, ça va une ou deux semaines, mais on sent poindre la hâte de passer au prochain stade, celui de la délation, des lynchages, de l’héroïsme collaborationniste. Qu’au moins l’on se divertisse, depuis nos balcons.

27/03/2020 – Oh, merde ! On jouait à cache-cache, j’ai aidé M. à s’enfermer dans le coffre de sa voiture. Et puis on a appris, pour le confinement, alors chacun est rentré chez soi…
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Tu reconnaîtras le poète à cela qu’il trouve toujours, dans une boîte de sardines vide, une allumette à gratter. Si d’aventure il met l’oreille dans une chaussure, il entendra le ressac. Le poète aussi a ses techniques de survie.
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Mais pourquoi tant de hyènes ?

26/03/2020 – Le confinement t’angoisse ? Pense donc, le pire reste à venir. Profite de ce qu’on t’offre d’être de nouveau un enfant, car le temps viendra où tu devras sortir. Être adulte. Choisir.
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L’homme est un virus pour le virus.
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Tous ces malades atteints d’insuffisance respiratoire. Juste au moment où l’air de nos villes redevient respirable. Cynique. Un coup de maître.

25/03/2020 – L’autre soir, au moment où je sortais le gratin du four, tout le quartier s’est mis à applaudir. Le lendemain, comme j’éteignais le gaz sous la soupe, rebelote, applaudissements nourris de la part du voisinage. Hier, ma quiche a été accueillie dans les hourras. Alors certes, je peux me vanter d’être bon cuisiner, mais n’est-ce tout de même pas exagéré ?
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On se souviendra de cette phrase de Raymond Radiguet, en ouverture du Diable au corps, paru en 1923 chez Grasset : Que ceux qui déjà m’en veulent se représentent ce que fut la guerre pour tant de très jeunes garçons : quatre ans de grandes vacances.
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En fait, j’ai compris. C’en serait presque émouvant. Ils s’applaudissent d’applaudir.

24/03/2020 – Société puritaine que la nôtre où, depuis le mouvement #MeeToo, sourire à une femme dans la rue suffisait déjà à faire d’un homme un prédateur sexuel en puissance, et où désormais, sous couvert d’urgence sanitaire, on nous ordonne de ne même plus nous embrasser. Pudibonderie hypocrite. En terme de pandémies, les années 1980 étaient plus folichonnes. Le SIDA, quand on se le refilait, on avait encore l’autorisation de s’enculer.
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Je me revois appeler mes parents, ma sœur, mon frère, mes amis, leur souhaiter la bonne année. On ne m’y reprendra pas.
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Petit truc contre l’ennui : boire beaucoup de thé. Pisser douze fois par jour, à raison de 8 minutes à chaque expédition dans la salle de bains (se laver les mains avant ET après, on sait qu’un peu de zèle en la matière ne nuit pas), ça occupe. Sinon, je ne sais pas chez vous, mais je n’ai jamais eu les dents aussi blanches que depuis que je me les brosse toutes les quarante-cinq minutes.

23/03/2020 – Cette histoire de porteur sain me turlupine depuis quelques jours. Existe-t-il un test de dépistage qui m’assurera que je ne suis pas, par exemple, inconsciemment, sympathisant de Marine Le Pen ? Surtout, comment savoir si C., qui depuis trois ans m’assure du contraire, n’est pas en réalité amoureuse de moi, mais asymptomatique ?
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Le temps dégoulinant, qui nous macule de ses débordements indélébiles.
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Moi qui justement prévoyais un petit voyage en Chine et d’enfin goûter la viande du pangolin.

22/03/2020 – Côté jardin, je vois des murs de briques et des rideaux fermés, des pots de terre cuite renversés au sol, un chat roulé en boule dans le petit matin. Il y a le ciel aussi, qui change de couleur à vue d’œil. Et des bourgeons qui poussent tout doucement aux arbres, tout doucement, si doucement que ce serait bonimenter d’affirmer que je les vois pousser.
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Quelque peu m’as-tu-vu, un passereau fait la sérénade à un cerisier.
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C’est peut-être dans le confinement que tu donneras le meilleur de toi-même. Voilà en tout cas ce que nous enseigne la poire prise dans la bouteille d’eau-de-vie.

21/03/2020 – Du pain bénit, ce coronavirus. On attend de pied ferme le prochain roman de Michel Houellebecq.
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La fureur, il convient de la vivre avec modération, avec parcimonie presque. Modéré et parcimonieux, il faut l’être sans rien épargner sur la fureur. Nul ne saura jamais qui aura été humain mieux que les autres.
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C’est dans ces moments-là que je regrette non pas d’habiter derrière d’immenses baies vitrées, mais que celles-ci soient si transparentes et si parfaitement rectangulaires. Mon regard sur le monde serait tout autre à travers des vitraux aux contours souples.

20/03/2020 – On notera le revirement total dans la stratégie d’Emmanuel Macron qui, il y a trois ans, se proposait de rassembler la France derrière son projet de République en marche, et désormais confine le pays entre quatre murs afin d’éviter tout rassemblement. Courageux, et à la hauteur de la fonction, quoique brouillon dans la communication.
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Jamais le mot solitaire n’avait été si proche du mot solidaire.
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Les mesures de distanciation sociale sont on ne peut plus claires à ce sujet. Le schizophrène est prié de faire ses courses un à un.

19/03/2020 – Voyez comme ils tremblent à la seule idée de rester deux ou trois semaines à la maison en famille. Ils finiraient par me convaincre que le travail rend bel et bien libre.
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Je sais que je n’ai jamais rien compris à la mode, mais quelqu’un m’expliquera-t-il enfin cette nouvelle tendance de porter des masques de chantier ?
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Dès lors, je serais curieux de voir un jour le couteau de Lichtenberg retranché également de la lumière et de la montagne.

18/03/2020 – Une sorte d’anti-ombre, zone lumineuse résultant de l’interposition d’un objet entre la nuit noire et la nuit noire, que l’on verrait uniquement les yeux fermés.
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Puis, au bout d’un certain temps, je réalisai stupéfait que les contorsions de ce lombric étaient moins aléatoires que je ne l’avais cru tout d’abord, qu’elles formaient une succession ordonnée de lettres, des S, des V, des O, des C, tantôt en minuscules, tantôt en majuscules, qui mises bout à bout formaient le message suivant : flagada, l’inculpation du boomerang ponctue le développement et l’encrier tandis que le labrador etc., etc., c’était fantastique, mais d’un ennui !
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Un lieu fait de chair et d’os, un lieu d’air et de pensées, où entre chaque chambre et sa jumelle nous avons érigé sept portes. Et un cercle d’herbe. Et un cercle de pierres dans le cercle d’herbe, où s’asseoir.

17/03/2020 – Les bourses continuent de s’effondrer. Autrement dit : certains continuent de spéculer.
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Lu il y a quelques jours dans La Libre Belgique : Suite à la suspension des cours, les enfants se retrouvent à la maison. Une Bruxelloise propose d’organiser des tournantes pour garder les bambins.
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Pendant ce temps, littéralement, les producteurs de savon se frottent les mains.

16/03/2020 – Définition possible de la forêt : lieu où l’on trouve exactement ce que l’on cherche, et infiniment plus encore.
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Je n’ai pas besoin d’être enceinte pour sentir la vie palpiter en moi.
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Comme je traverse une place un peu trop peuplée à mon goût, un ami assis sur un banc avec deux inconnus m’interpelle et m’offre de m’installer avec eux.
– N’êtes-vous donc pas au courant ? réponds-je. Ce n’est pas le moment, soyons responsables.
– Tu exagères, dit mon ami. On ne risque rien à discuter cinq minutes.
– Qui vous dit que je ne suis pas contaminé, moi ?
– Mais, Benjamin… Tu rêves !
Et en effet je me réveille. Prudence est mère de sûreté.

15/03/2020 – La France passe au stade 3 de l’épidémie, seront fermés jusqu’à nouvel ordre tous les lieux recevant du public et non indispensables à la vie du pays. Tous les commerces sont touchés, à l’exception des magasins alimentaires, des pharmacies et des librairies. Ah, non, pardon. J’ai mal lu. Les librairies resteront fermées aussi.
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On en viendrait à douter de l’existence de la baleine, du boomerang, de la harpe.
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Quelle joie tout de même. Ce n’est pas tous les jours qu’on participe à un roman d’anticipation.

14/03/2020 – C’est un petit cube d’un millimètre de côté environ, minuscule morceau de plastique sur lequel je ne me serais pas attardé si je ne l’avais pas retrouvé, greffon rejeté, au milieu d’une feuille de chou blanc où je m’apprêtais à mordre.
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Un amendement constitutionnel adopté par la Douma permettra à Vladimir Poutine d’être élu pour deux nouveaux mandats. En novembre prochain, Donald Trump sera peut-être reconduit dans ses fonctions. Remettons les choses en perspective. Le coronavirus fera moins de victimes.
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Il me semble pourtant avoir couru bien plus que les quarante-deux kilomètres réglementaires. Ou ai-je passé la ligne d’arrivée sans m’en rendre compte, sans que personne ne me le signale, sans que personne ne m’y attende ?

13/03/2020 – Européen convaincu, il est de mon devoir d’apporter mon soutien à la nation italienne qui, en première ligne sur l’épidémie de coronavirus, s’offre en sacrifice et est devenue le laboratoire du continent aussi bien en termes sanitaires que politiques, sociaux, économiques et moraux. C’est pourquoi je m’engage, dès que la crise sera passé, à contribuer à la relance en allant manger les tortellini à Bologne, la pizza à Naples, et boire des spritz à Venise.
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Je ne fais pas mes courses, je m’assure simplement que mes sosies sont restés de parfaits anonymes.
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Outre les mesures pratiques pour enrayer la propagation du virus en France (fermeture de tous les établissements scolaires, extension de la trêve hivernale, report du paiement des cotisations et impôts en faveur des foyers dans le besoin, mécanisme de chômage partiel), Emmanuel Macron a donné à son discours une tonalité sociale qu’on ne lui connaissait pas, et qu’il convient d’apprécier à sa juste mesure. Il faut, je cite : « interroger le modèle dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies et qui dévoile ses failles au grand jour ». Avant tout, il s’agit de préserver notre État-Providence. Surtout, le président s’est montré résolu à « placer en dehors des lois du marché » un certain nombre de biens et de services, et à prendre des « décisions de rupture ». Le mot solidarité, dans sa bouche, prenait un sens comme neuf. Pour ma part, j’ai envie de croire en cette critique non déguisée de la mondialisation et du libéralisme. Les vieux copains du président sont moins enthousiastes – avec une chute vertigineuse de près de 13%, la Bourse de Paris vivait hier la pire journée de son histoire.

12/03/2020 – J’aimerais parfois être télépathe, être capable de lire dans mes pensées.
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Nul bruit, nul mouvement, personne dans ce cimetière dont on serait impudent de dire qu’il est plus désert, vide, inhabité, que certaines nuits de mars.
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Émois chez les astronomes. La pleine lune de lundi durera jusqu’à la fin de la semaine.

11/03/2020 – Les rassemblements de plus de mille personnes sont interdits sur tout le territoire français. Consubstantiel à sa solitude, le poète ignore le sens du mot épidémie.
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Un homme tousse dans le métro, les autres voyageurs sursautent et changent de siège, pire que si c’était un Musulman.
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Et puisque la responsabilité de chacun est en jeu, rappelons ces quelques règles élémentaires de bonne conduite : se laver les mains régulièrement, tousser et éternuer dans son coude, ne pas s’embrasser, se tenir éloigné des seniors et des populations à risque, s’abstenir de plébisciter des candidats ayant promis de laminer notre système sanitaire méthodiquement.

10/03/2020 – Comme un enfant qui se heurte aux limites de son entendement, qui confronté aux premières épreuves de la vie répète ce n’est pas juste, ce n’est pas juste, espérant que les dieux l’entendront et lui répondront. Je me souviens de cet enfant, impuissant et démuni face à cette impuissance.
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Ne t’étonne pas qu’on te maltraite ainsi, ensuite. Toi-même passes tes journées à piétiner ton ombre en public.
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C’est un petit pas pour l’humanité, mais un grand pas pour l’homme. Dorénavant, quand on me demandera comment je vais, si ça ne va pas, je me réserverai le droit de dire que ça ne va pas.

09/03/2020 – Reste, surnageant dans l’irrationnalité de notre monde, l’image de ce noyau de cerise. Qui le voit sec et rabougri oublie qu’il contient le germe du cerisier. Fragile mais opiniâtre. Dépositaire de ce qui se doit d’être splendide. Sous sa carapace, il porte des millénaires de tradition, la connaissance dans son entièreté. Ce n’est pas un noyau de cerise. C’est la forêt dont nous avons tant besoin.
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Le hasard l’a fait tomber là. Le vent, les oiseaux, la fatalité, la fortune. Il a été mordu, piétiné, craché. Pire, il a été dédaigné, négligé, méprisé, déconsidéré. On l’a recouvert de béton, de goudron, de l’ombre du métal, on a construit une ville sur son dos. Enfoui sous dix mètres de gris. Mais il a absorbé le soleil et la pluie. Granules de vie. Un jour, il s’éveillera. Alors il cherchera la lumière.
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Vulnérable est le destin du cerisier, qu’après toutes ces épreuves on prendra encore pour une mauvaise herbe et qu’on arrachera sans y penser à deux fois. À moins qu’un oeil plus avisé le remarque, le voie pour ce qu’il est – plutôt, pour ce qu’il pourrait devenir.

08/03/2020 – Feuilleté, chez un bouquiniste, quelques pages du journal de Gabriel Matzneff, dont on a tant et tant parlé ces derniers mois. Honnêtement, plus que les raisons pour lesquelles il a été retiré du commerce, je serais curieux de savoir quels motifs impérieux justifiaient qu’il y fût mis en premier lieu.
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Je n’ai toujours pas trouvé mon point G.
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Ce qu’on omet de préciser, toutefois, c’est que la goutte d’eau ne fait jamais déborder le vase que d’une goutte d’eau.

07/03/2020 – Certains jours, rien ne me semble plus triste qu’aimer sans être aimé en retour. Mais le plus souvent au contraire, pour ce qu’elles ont de douloureux, ces émotions suffocantes m’apparaissent comme la plus belle manière de vivre, la plus intense, la seule qui mérite d’être vécue. Sublime amour la tête contre les murs.
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Masochisme qui n’est autre qu’un cri d’espoir : s’écorcher, c’est être encore en vie.
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Mais peut-être les autres sept ou huit milliards d’humains ont-ils tout bonnement une notion erronée de l’harmonie et de la mélodie, peut-être suis-je en réalité un virtuose du violon.

06/03/2020 – Tu peux cuisiner, disons, les meilleures lasagnes du pays, passer des heures à faire mijoter le ragù, plonger les mains dans la farine et dans les œufs, sortir du laminoir une pâte splendide, parfaitement lisse, hélas, il manquera toujours un ingrédient. Telle est ta tragédie : ça vient d’en haut. Cette épice indispensable aurait dû être saupoudrée sur ton lange de nouveau-né, sur ton enfance, sur ton adolescence, quand il s’agissait de te façonner un goût équilibré. Malheureusement on en manquait, ce jour-là, ou alors on a jugé que ce n’était pas nécessaire, ou on a oublié. Le fait est que tu n’as pas le goût de l’homme que tu voudrais être. Et à distance de trente ans, magnifiquement, tu écorches ton cœur naïf à cuisiner les meilleures lasagnes ratées d’avance du pays.
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Vaines sont nos aspirations au génie. C’est comme l’orage. Les mêmes éclairs zébrant le ciel, de jour, on ne les aurait pas remarqués.
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Se persuader que l’on est inadapté à ce monde, que c’est notre faute en quelque sorte – plus précisément : notre fardeau –, plutôt que se résigner à la notion terrible que ce monde-là ne saurait offrir de répit à personne.

05/03/2020 – J’aimerais que tout fût plus simple, les choses de l’amour, de la vie, de la mort, que nous nous sentissions en paix les uns avec les autres et voguassions sur le vécu comme sur une mer d’huile. Oui, tel est mon souhait le plus ardent, que tout fût plus simple. Et que nous employassions, ce n’est pas contradictoire, de temps à autre, le subjonctif imparfait.
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Loin de moi l’intention de juger Dieu à l’aune de mon humanité. Mais quitte à soumettre la foi de ses diacres, prêtres et évêques à l’épreuve de la chair, si vraiment il faut les exposer à la tentation, plutôt que des enfants, le Seigneur ne devrait-Il pas leur sacrifier des adultes consentants ? Veuillez me pardonner ce blasphème, mais on en ferait rimer Dieu et vicieux.
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Quant à l’homme de ma vie, on ne m’a guère laissé le choix.

04/03/2020 – Dire confinement ou quarantaine, c’est voir le verre à moitié vide. À moitié plein, on parlerait d’écotourisme.
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Le cigare dans la main fait un sixième doigt bien contre-productif puisqu’il incapacite les cinq premiers.
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Adolf Hitler cependant, pour ne citer que lui, a œuvré en faveur de la paix dans le monde plus efficacement que la blanche colombe.

03/03/2020 – On met généralement plus de temps à assembler les bombes qu’à les faire exploser. Mais pas toujours.
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Mon don con non. Ton bon son oui.
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L’humain, plus il accomplit l’exceptionnel, l’admirable, l’extraordinaire, plus ils se montre à la hauteur de sa stature – point isolé au fond de l’univers.

02/03/2020 – La tomate cerise sur le gâteau.
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Vu deux fois dans le même parc, près du même banc, à quelques jours d’intervalle, deux pigeons éternuer. À moins que ça n’ait été le même oiseau, les deux fois. Mais même dans ce cas, ça reste un pigeon qui éternue.
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On distinguera la coquetterie du feignant – celui qui feint – de l’élégance méticuleuse du fainéant – celui qui fait le néant.

01/03/2020 – L’hiver aussi a ses automnes, ses printemps.
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Les vraies lettres d’amour – les plus belles – sont écrites non par les mains qui les rédigent, mais par les yeux qui les reçoivent.
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Mais peut-être suis-je une tortue luth dans le déni, ou un myosotis qui s’ignore.

29/02/2020 – L’Oise, où je suis né et ai grandi, département fort méconnu et négligé par les opérateurs touristiques, a pourtant moult arguments à faire valoir. Heureusement les journalistes font leur travail et, régulièrement, nous informent sur la vivacité du folklore entretenu par l’extrême droite, le chômage et les fermetures d’usines, les affaires de pédophilie. Notre dernier coup d’éclat nous a propulsé à la une de tous les journaux : la zone entre Compiègne, Senlis et Creil héberge un incandescent foyer de coronavirus. Nous autres isariens savons vivre.
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Portes automatiques, escalators, la messe est dite, on nous prend pour des idiots incapables de plier le genou et de tourner le poignet.
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Marius, l’aîné de ma sœur, depuis que je suis reparti à Bruxelles, est envahi par la tristesse. Il a proposé que je revienne m’installer là-bas, chez eux. En outre, si ça pose problème pour mon travail et si j’ai besoin de sous, il m’offre sa tirelire. Pauvre petit Marius. Pas même six ans, et déjà donner sans compter. Pareil que son oncle. L’amour le rendra fou.

28/02/2020 – La cigarette tue, c’est pourquoi il ne les fume qu’à moitié.
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Appeler mauvaise herbe cette broussaille luxuriante, fille de pluies âgées de milliards de kilomètres, nourrie par une terre qui a connu les grands sauriens. Il faut oser.
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Ne jamais dire fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Sauf bien entendu s’il est précisé qu’elle n’est pas potable.

27/02/2020 – Valentin réfractaire au moment d’aller à la sieste, Marius impatient de perdre sa première dent ; ah ! mes neveux, si vous saviez.
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Plus rapide et plus redoutable que l’incendie, un nuage dévore la forêt.
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Avec les gens qui, au sujet du réchauffement climatique, m’assurent faire de leur mieux, le plus souvent, je préfère parler d’autre chose.

26/02/2020 – Les nuages roulent tantôt rapides, comme empressés de balayer d’autres territoires, tantôt plus lentement, presque immobiles, au surplomb de nos affairements eux-mêmes tantôt fuyants, tantôt végétatifs, tantôt insignifiants. Puis la nuit tombe sur la montagne.
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Deux briques identiques, extraites de la même terre, formées dans le même moule, cuites dans la même fournaise, montées l’une à la place de l’autre, défigurant l’édifice.
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Et puisqu’il faut mettre les choses sur la table, disons-les telles qu’elles sont. La Lune n’est pas moins coupable que le Soleil.

25/02/2020 – Triviales contingences qui, à l’image du temps qui passe, m’auront empêché de vivre pleinement ma vocation d’enfant.
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Il ne faut pas abuser de la générosité des autres, nous enseignent-ils. Avant de nous expliquer comment piétiner leur crédulité.
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Souvenez-vous d’Orphée, on sait où mènent ces couloirs.

24/02/2020 – Le train s’arrête, sur un mur un graffiti : bienvenue à tous. Bouffée d’espoir à l’endroit de l’humanité.
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La vie, chaque jour, comme une parodie du jour précédent. Sauf pour les enfants, dont l’existence débridée est régie par l’aventure. Mes neveux par exemple, à l’heure où ils auraient dû être au lit, ils sont venus me chercher à la gare.
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Une règle toutefois n’est confirmée par aucune exception, et c’est la mort. Une fois posées ces prémisses, Dieu en son immortalité prend des allures de substitut bien complaisant.

23/02/2020 – Arrivé de Belgique en passant par le Luxembourg et la France, j’aurais volontiers poursuivi mon petit périple dans la francophonie si la Suisse avait eu le bon ton de se doter d’une frontière commune avec le Québec ou la Côte d’Ivoire.
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Le genre de livre dont la lecture avance vite essentiellement parce qu’on est dans le train.
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Immense, ces jours-ci, la tentation de dire je danse donc je suis.

22/02/2020 – Il m’aura fallu traverser les frontières, braver les kilomètres et le temps et revoir les Alpes depuis la rive suisse du Léman pour m’assurer de la véracité de cette légende que l’on colporte par les routes : la neige.
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Merci beaucoup, c’est très gai de danser avec toi, lui dis-je à la fin de ce beau tango. Ayant compris gay, il prend le compliment avec un grand, grand sourire.
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Ces couchers de soleil néanmoins sur la montagne. Ces couleurs répandues ainsi, tous les soirs, sans compter à la dépense. Et tout ça pour rien, finalement, pour le seul bénéfice de quelques minutes de plaisir verbeux. La nature n’est pas raisonnable.

21/02/2020 – La Vie mode d’emploi aurait une tout autre tonalité si Bartlebooth, plutôt qu’à l’aquarelle, avait dédié sa vie à perfectionner l’art du lavis.
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Les aphorismes, c’est comme les événements. Il y en a qui n’en sont pas.
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Ni honneur, ni fierté, ni dignité. Animal gouverné par la soif, je ne livrerai aucune guerre.

20/02/2020 – J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique. Lionel Jospin, s’il avait eu un peu de panache, plutôt que cette annonce austère et laconique, il aurait baissé le pantalon comme Benjamin Griveaux.
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Il a fait l’Inde, fait le Kenya – sans connaître un mot de masaï. Il a fait l’Amérique du sud aussi, fait l’Asie du sud-est. Estimons-nous heureux qu’il ait pris sur lui de faire le monde.
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Ce n’est pas toujours redondance que faire sécher des fleurs entre les pages d’un recueil de poèmes.

19/02/2020 – Ce que j’aimerais, c’est éplucher une banane et la trouver multicolore à l’intérieur, ou effervescente, ou musicale, je ne sais pas, être surpris, rien qu’une fois.
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L’idée serait d’écrire un petit roman historique réellement atemporel, dans lequel Donald Trump rencontrerait un tigre à dents de sabre.
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L’avantage avec les catholiques, c’est qu’on en trouve toujours deux ou trois avec lesquels on sera d’accord malgré tout.

18/02/2020 – Je n’ai, de ma vie, jamais perdu une seule partie de golf. On peut le dire, je suis invaincu.
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Ah, comme tout serait plus simple s’il existait, en réponse aux dizaines et dizaines de questions toutes faites qu’on nous pose chaque jour, une unique réponse toute faite.
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Puis, après avoir résolu tel petit casse-tête chinois, continuer de se cogner le front contre les impasses de février.

17/02/2020 – Un Argentin m’explique que là-bas, pour ne pas offenser les femmes du métier, on ne dit plus hijo de puta (fils de pute) mais hijo de yuta (fils de flic). J’ai, le 7 décembre dernier, exprimé mon opinion à ce sujet. Mais mon avis valant ce qu’il vaut je propose d’introduire, sur le modèle argentin, à la place de fils de pute, fils de flûte.
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Il est vital de mettre parfois les gens qu’on aime entre la lune et soi.
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Et pour enfant de putain, enfant de lutin.

16/02/2020 – Certains, il leur suffit de sortir du four une tarte au miel pour éprouver une satisfaction confinant au bonheur. Si, si, je vous assure, de tels hurluberlus existent. Croyez-moi sur parole. Je sais de quoi je parle.
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Il y a cette chose que d’aucuns appellent le temps.
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Beethoven, il faut l’écouter comme si c’était la première fois. Pas la nôtre, de première fois, celle de son premier auditoire. Revenir à l’état d’innocence ahurie d’un temps retors, sans souplesse ni lucidité. Un temps comme le nôtre, en quelque sorte.

15/02/2020 – Odeur âcre dans la cage d’escalier, fumée noire, la locataire du rez-de-chaussée en plus de faire chauffer du lait voulait faire cuire l’immeuble.
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Ils ont mangé les enfants. Ils ont mangé, les enfants. Magnifique petite chose que la virgule.
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Rien de grave, m’annonce le docteur, qui visiblement n’a pas lu les magazines dans la salle d’attente puisque Sheila a été abandonnée par l’homme de sa vie.

14/02/2020 – Je t’aime, allais-je écrire en conclusion de ce dialogue. Mais pris d’un doute je consultai quelques ouvrages de ma bibliothèque et, effectivement, retrouvai cette phrase dans plusieurs d’entre eux, mot pour mot. Je t’aime. Désireux d’éviter tout contentieux, je modifiai donc légèrement ce dialogue, qui désormais se termine par ces quelques mots dont je revendique fermement la paternité : As-tu remarqué comme le lacet grimpe avec précaution sur le parapet et entame nos grenades en sifflotant ?
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Un oxymore, c’est, par exemple, croire en Dieu.
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Tu n’as vraiment pas changé, me dit-il. Après quoi il me demande ce que je deviens.

13/02/2020 – Dans sa main droite la main d’un petit garçon, son fils je suppose, dans la gauche un téléphone. Ses yeux fixés sur le téléphone.
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J’ai cette ruse, afin de mieux me cacher, d’habiter derrière d’immenses baies vitrées.
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Dans sa main droite la main d’une jeune femme, sa maman je suppose, dans la droite le reste de l’univers. Bientôt le regard n’hésitera plus.

12/02/2020 – J’ai mille ans. Ça fait bientôt quinze ans que j’ai mille ans.
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Tristesse, toujours, quand quelqu’un parle au passé composé du plus beau jour de sa vie.
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Le poète engagé, s’il l’était vraiment, il serait apiculteur.

11/02/2020 – On repense aux quelques portraits connus de Beethoven, qui invariablement le représentent austère, rigide – allemand dirait-on si on était enclin à ce type de généralisation. Puis on réécoute sa musique, certaines de ses sonates pour piano en particulier. Alors on réalise que quelque chose ne cadre pas. Beethoven, on ne serait pas étonné d’apprendre qu’il était le gusse le plus désopilant de son siècle.
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Arrive le jour où, écrivant nonchalamment, pour une raison que tu ignores, la connexion se fait, tu tisses le lien. Dehors, la vie suit son cours. Les nuages filent à vive allure, les sirènes hurlent. Des amours naissent et meurent devant les aiguilles des horloges. Et toi, parcouru par un frisson qui vaut épiphanie, tu penses au mot chaloir, recrées des étymologies et vérifies qu’effectivement, la nonchalance en dérive. Nonchalamment, que plus jamais tu n’écriras nonchalamment.
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J’avais de tels professeurs au collège et au lycée. Toujours l’air sévère, le port guindé. À ma connaissance, ils n’ont pas composé de musique.

10/02/2020 – Comment rester modeste quand, en marge de sa responsabilité colossale sur les océans, la pleine lune s’emploie à vous travailler au corps aussi ?
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Plus leurs rides sont profondes, plus ils sont jeunes, les cailloux en bord de mer.
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La meilleure part de moi, je l’ai trouvée à la racine de toi. Aujourd’hui comme hier tu es le plus beau des pays.

09/02/2020 – La littérature française, c’est quinze prix Nobel pour quelques milliers de lecteurs. Le football, c’est deux petites coupes du monde pour plus de deux millions de licenciés. On comprendra qu’à l’un, j’aie préféré l’autre.
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Inclassable misanthropie du misanthrope qui, plus encore que le monde entier, se hait lui-même, à tel point qu’il ne peut imaginer pire supplice pour les autres que leur imposer sa présence, son amitié ; une misanthropie grégaire, en quelque sorte, une misanthropie philanthrope.
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Avoir quatre mains et deux rasoirs ne m’a jamais aidé à me raser plus vite, puisque j’ai deux fois plus de barbe aussi.

08/02/2020 – Minha pátria é a língua portuguesa, clamait Bernardo Soares, alias Fernando Pessoa, dans le silence du papier. Pessoa, dont l’existence même était une frontière, exilé en sa propre vie. Exilé jusqu’en la postérité. Ma patrie est la langue portugaise, lit-on place Flagey, sur le socle de la statue à son effigie. Mijn vaderland is de portugese taal.
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Victor Hugo, Molière et Voltaire non plus ne s’y sont pas trompés, qui n’avaient pas de compte Facebook, ni sur Twitter, etc.
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Qu’ils soient furieux ou d’humeur à la badinerie, qu’ils aient faim, qu’ils fassent l’amour dans leur arbre d’élection, qu’ils travaillent, qu’ils rencontrent une vieille connaissance ou qu’ils aient, tout simplement, envie de siffler, ils sifflent, les oiseaux.

07/02/2020 – Le monde ne serait ni pire ni meilleur sans moi et, des deux, je n’arrive pas à savoir ce qui est le plus humiliant.
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Avez-vous remarqué que les chaussons aux pommes ont un goût plus prononcé dans la région de Royan, La Rochelle et Angoulême ?
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Le Père Noël me disait l’autre jour qu’il raserait volontiers cette barbe qui commence à lui tenir chaud. Et on n’est qu’en février.

06/02/2020 – Longtemps pétrie de suffisance humaine, l’expression immortaliser – quand il s’agit de photographier la nature – a pris tout son sens récemment, une fois réévaluée l’espérance de vie des glaciers, des océans, des forêts, de la nature en général.
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Poux rares, gens contents.
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Dès lors, on ne pourra qu’être d’accord avec l’ami Marcello qui, dans un contexte que l’on passera volontairement sous silence, avec ce léger accent italien qui est la marque des grands de ce monde, affirme que : « Il faut quand même de l’huile pour faire glisser le bazar ».

05/02/2020 – Qu’à cela ne tienne. Faites tomber votre tartine, vérifiez de quel côté elle touche le sol. Après quoi, beurrez-la de l’autre côté. Le tour est joué.
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J’ai ricané : « Jerrycan », et j’ai ricané : « Jerrycan », et j’ai ricané : « Jerrycan », et…
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Preuve que la nature est admirablement faite, le Kazakhstan et la Russie qui, sur près de sept mille kilomètres, s’emboîtent parfaitement l’un dans l’autre.

04/02/2020 – Dans son premier discours de chef de meute des affranchis, Boris Johnson s’engage à ce que le Royaume-Uni ne fasse aucune concurrence déloyale à l’Union Européenne. Manière de dire que même s’il en a l’occasion, il ne rendra pas les baked beans plus appétissants qu’une mozzarella assaisonnée de basilic et d’huile d’olive, la gare routière de Birmingham plus grandiose que le Mont Blanc, la reine Elizabeth plus sexy qu’Angela Merkel.
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Cherchez l’intrus : le trac, le trek, la trique, le troc, le truc, la plaque de polycarbonate double parois 2m x 16mm.
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Amis eurodéputés britanniques, vous qui en ces lendemains de Brexit avez été rapatriés contre votre gré derrière vos frontières humides, sachez que vous ne perdez rien : à Bruxelles, il pleut.

03/02/2020 – Comme je sortais dans la rue, il se mit soudain à pleuvoir des trombes d’eau. Plus extraordinaire encore, la pluie s’arrêta une heure plus tard, au moment précis où, trempé jusqu’au os, je revenais chez moi. Je crois que je possède un superpouvoir.
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Amoureuse comme au premier jour, elle se sourit dans le miroir.
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Des chercheurs de premier ordre soupçonnent le coronavirus d’être transmissible par voie téléphonique, voire par échange de messages. Vite, vite, donc, éteignez vos portables et allez vous promener en forêt.

02/02/2020 – Ambiguïté de la langue française, j’ai vu un oiseau passer à travers la fenêtre.
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Très vite, après avoir conquis mes aisselles, mes parties intimes, mon torse et mes joues, mes poils ont commencer à pousser au sol, et sous les meubles, et jusqu’au fond de la baignoire. Chez moi est une réelle extension de moi.
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Le monocle aura largement survécu aux cyclopes.

01/02/2020 – Parmi les pianistes aveugles, on citera Ray Charles. Chez les sourds, bien sûr, Beethoven. En ce qui concerne les pianistes sans goût, il serait inique d’en distinguer un au préjudice des autres.
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Si le penchant naturel des très riches peut sembler la philanthropie, la richesse hélas n’est pas celui des vrais philanthropes.
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Trop évasé, et grippé, le nœud coulant du cor de chasse.

31/01/2020 – J’ai faim, et envie d’aller aux toilettes, et un léger point de côté, et un grand besoin de dormir, et surgit sans prévenir un petit souvenir désagréable de l’été 1996. Je m’assaille de toutes parts. Ainsi ligué contre moi-même je suis mon pire ennemi.
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Pour seules couleurs là-bas, du morose, de l’aigri et de l’accablant.
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Je ne veux de mal à personne. Au pire, je souhaite simplement à certains de se réincarner.

30/01/2020 – Il a pris un sacré coup de vieux, ce dont, par correction, je me garde bien de parler. C’est inutile. Il est rasé de près.
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Partis quelques jours en voyage, mes voisins ont gentiment laissé devant ma porte un panier de légumes qu’ils ne voulaient pas gaspiller. Dedans, entre autres, un kilo de navets dont je ne sais que faire. Je lance donc une recherche sur Internet, avec les mots clefs recette navet. Deux clics plus tard, on me propose de voir le making of de La La Land.
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Légitime défense. Le temps veut ma peau, je tue le temps.

29/01/2020 – Distante, la relation est cordiale, sans plus. Je crois que mes oreilles ne s’entendent pas très bien.
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L’honneur est sauf – j’ai mangé une tartiflette.
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Qui fait voler un œuf toutefois ne fera pas nécessairement voler un bœuf.

28/01/2020 – Premier moustique de 2020 et allez savoir si c’est une illusion d’optique, mais j’ai l’impression que d’année en année ils sont plus gros, plus affamés, et leurs trompes de plus en plus vigoureuses, comme si la nature, déjà, préparait la succession des éléphants.
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Les hommes naissent libres et égaux en droits. Voyez-les d’ailleurs presser à pleine poigne au milieu du tube de dentifrice, ne pas le reboucher, ni le reposer tête en bas pour que le dentifrice redescende. Ce dentifrice premier garant de l’esprit des Lumières.
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Sur le point d’écrire ici que j’ai passé près de six mois de ma vie en exil à Ixelles, j’ai finalement renoncé face à ce qu’on pourrait considérer comme un mauvais jeu de mot.

27/01/2020 – On ne se rhabillera pas de la même manière selon qu’on soit dans une friperie ou une triperie.
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À quelque chose malheur est bon, et en effet ma technique approximative au tennis ne m’a jamais empêché de battre efficacement un tapis.
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Bien mal nommée école maternelle où, chaque matin, des mamans abandonnent leurs enfants en larmes.

26/01/2020 – Il dit sa beauté. J’entends saboter.
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Très satisfait de cette journée qui, particulièrement productive, m’aura vu commencer un petit poème inachevé et, surtout, terminer une bonne douzaine de textes inentamés.
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Le monde n’est traversé que d’un unique fuseau horaire, dit le marcheur.

25/01/2020 – Lecture de poésie hier soir, nous étions deux à nous produire, accompagnés par un musicien. Dans le public, de manière assez inattendue, une soixantaine de personnes. C’était très beau. Mais quoi, les gens n’ont-ils rien de mieux à faire un vendredi soir ? Ou est-ce la poésie qui, peu à peu, trouve son écho dans notre époque ?
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Alors on te propose de jouer à un jeu où nul ne peut ni gagner ni perdre, et tu comprends que tous les autres, ceux auxquels tu joues habituellement, ne sont pas des jeux.
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Je me souviens d’un poste-frontière au beau milieu d’une plaine immense, où l’on venait à pied. Devant, la plaine. Derrière, la plaine. La nature égale à elle-même hormis le sentier qui y serpentait, infime cicatrice, et la cabane des douaniers érigée là. De chaque côté, on respirait le même air. On parlait la même langue.

24/01/2020 – Moustiques, sangsues, punaises de lit et tiques qui font partie de la famille puisque mon sang coule dans leurs veines.
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En voie de disparition également quoique personne ne semble s’en alarmer : les enfants portant des cagoules à l’école.
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Le zèbre, un manichéen qui ne se cache pas de n’avoir pas choisi son camp.

23/01/2020 – Tragédie de notre temps, les incendies titanesques qui ravagent l’Australie nous renseigneront-ils au moins sur le destin de l’Atlantide ?
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Ni à Dieu ni au Diable, elle a vendu son âme à un chihuahua.
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Devant la fenêtre, parfois, regarder ni par la fenêtre, ni au travers.

22/01/2020 – Dès le premier regard il tomba amoureux, elle tomba en pâmoison. Quelques années plus tard, quand elle tomba enceinte, d’émotion, il tomba dans les pommes. Ils ne s’inquiétèrent pas, la première fois qu’il tomba en panne. Mais, un jour, il tomba malade. Elle, imperceptiblement, tombait en ruine. La vie, succession ininterrompue de chutes, rendait de plus en plus tangible la perspective de la tombe. Ils espéraient monter au Paradis.
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À ce jour, l’acte le plus audacieux que j’ai accompli aura été de naître.
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Alors, dans un rugissement terrible, la lionne bondit sur l’antilope et, une fois sa proie immobilisée au sol, se mit à lui lécher le visage, le cou, le ventre, à lui planter ses griffes sous les aisselles, à la chatouiller.

21/01/2020 – La théorie du grand remplacement était fondée : c’est en milliards que l’on dénombre, disséminées sur tous les continents, les figurines Lego.
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Je ne dis que la vérité – celle qui m’arrange.
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J’ai perdu mon bras à Sarajevo, explique cet ancien casque bleu comme s’il attendait qu’une âme charitable aille le lui rechercher.

20/01/2020 – Mes amis pensent que ne pas fréquenter les réseaux sociaux et ne pas posséder de smartphone est, chez moi, une forme de contestation politique. En réalité, j’ai si bien ancré dans leurs têtes que je suis en retard sur mon temps qu’ils ne se formalisent pas si j’arrive en retard à nos rendez-vous.
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Encore un restaurant où, malgré le service impeccable et souriant, malgré la générosité des portions et le savoir-faire des cuisiniers, l’on s’attache à apaiser les symptômes sans se soucier d’éradiquer le mal. Poudre aux yeux que tout cela. Obligé de remanger huit ou dix heures plus tard.
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J’ai ressorti mon vieux sweat-shirt brun à capuche, pas tant d’ailleurs pour la capuche que pour la poche ventrale qui, me semble-t-il, au lieu de mes deux mains paresseuses, pourrait loger un petit kangourou le temps que la situation se stabilise en Australie.

19/01/2020 – Il est important d’aller régulièrement chez le coiffeur. Ne fût-ce que pour se tenir au courant de l’actualité musicale, entendre les titres à la mode.
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Coiffeur qui, miroir à la main, après s’être largement escrimé contre ma tignasse, me dit Ça vous change. Et moi de m’en remettre à lui avec une ferveur inattendue. Je me laisse bercer par l’illusion. Envie d’y croire, croire qu’un autre homme s’est glissé dans mon fauteuil, dans mon corps, dans ma vie. Qu’au moment de rejoindre la rue, j’avancerai en affranchi sous le soleil retrouvé. L’illusion cependant ne dure pas. Je suis resté le même, à peine vieilli d’une demi-heure et mes cheveux gisent au sol. Petits monticules. D’un coup de balai, on les fait disparaître.
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Malgré les années passées ensemble, je ne me souviens pas du visage de l’enfant que j’ai été. J’ai beau sonder ma mémoire, il n’y reste que quelques photographies pétrifiées, privées du bouillonnement de l’enfance. Rien des heures passées à me laver les dents devant le miroir. Rien des reflets fugitifs saisis dans les vitrines, les flaques d’eau, les yeux de mes amis. Plus je me cours après, plus je m’échappe.

18/01/2020 – Le changement climatique, on soupçonne certains d’y trouver une bonne raison pour parler de la pluie et du beau temps.
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Que je sache, quand il pisse derrière un arbre, le jaguar ne se soucie pas de savoir s’il pisse au Brésil ou au Pérou.
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Toute ma vie j’aurais été à deux doigts de demain.

17/01/2020 – Nos amis les chiens ne sont pas admis à l’intérieur, lit-on à l’entrée de la boucherie. L’écriteau, d’installation récente, ne manque pas de scandaliser cette cliente fidèle, ni le caniche qu’elle tient en laisse. Et pour qui croit-on qu’ils viennent acheter un rosbif toutes les semaines ?
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N’est pas tortue qui enfile son pyjama à l’envers.
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Le premier, qui s’était luxé l’épaule au cours d’une partie de golf, ne pouvait pas jouer de trompette, ce qu’il n’avait lui-même jamais envisagé, mais peu importe, le fait est qu’il ne pouvait pas en jouer. Quant au second, devenu dur d’oreille avec l’âge, on l’aurait mal imaginé avec un instrument, une trompette a fortiori, ce qu’il n’avait lui-même jamais considéré, mais peu importe, le fait est que ça leur faisait un point commun et que la maîtresse de maison décida de les installer côte à côte. Ce fut un repas très réussi. Les fruits de mer étaient frais et les convives bien habillés.

16/01/2020 – À mi-chemin entre la perfection de l’alexandrin et celle de l’octave musicale, compromis fataliste, se résigner à cinq doigts à chaque main.
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Une équipe d’ornithologues de l’université de Singapour annonce la découverte de pas moins de cinq nouvelles espèces d’oiseaux en Indonésie. Un myzomèle, deux pouillots, une locustelle et un rhipidure. Il paraît que les pauvres bestioles tremblaient.
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Mon enfance a brusquement pris fin le jour où j’ai compris que les bonshommes Playmobil portent des perruques.

15/01/2020 – La femelle du crapaud n’embrasse jamais au premier rendez-vous.
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Je picore ces jours-ci dans un recueil de poésie particulièrement délectable, d’autant plus savoureux qu’il s’agit d’un livre de cuisine.
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Le soleil quant à lui est bel et bien né de la dernière pluie.

14/01/2020 – Il serait temps d’octroyer le droit de vote aux kangourous aussi, aux ours polaires, aux éléphants. On l’a bien donné aux vautours et aux requins.
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AIDE/HELP, est-il écrit en petites majuscules sous le gros bouton rouge. Suivi de la mention, en minuscules, à n’actionner qu’en cas d’urgence. La tentation d’appuyer est forte. Mais par où commencer ?
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Le scorpion quand il t’administre son vaccin ne prévoit pas de piqûre de rappel.

13/01/2020 – Deux fois cette nuit je me suis réveillé avec une érection de bagnard à la veille de sa libération, ce qui ne m’était plus arrivé depuis longtemps. Je serais tout de même curieux d’en discuter avec un psychanalyste. Les deux fois, je rêvais que je nettoyais des radis.
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Fumer une cigarette, et une autre un peu plus tard, et puis une autre, etc. Le crime parfait.
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Gageons qu’à 02h02, le 20/02 2020, il ne se passera peu ou prou rien de notable.

12/01/2020 – Si réellement le silence était d’or, les muets seraient millionnaires.
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Hideux, piquant, infectieux dans certains cas, l’oursin avait tout fait pour qu’on le laisse en paix. C’était sans compter sur l’esprit crapuleux de l’homme, à qui tout cela avait ouvert l’appétit.
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Parfois comme on braque une banque, parfois comme on épluche un oignon, le tango.

11/01/2020 – JH proche quarantaine, sérieux et dynamique, non fumeur, cherche ténia affectueux pour tenir compagnie à ver solitaire.
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Depuis quelques jours, on observe un étrange phénomène. Partout en ville, des sapins sans racines poussent couchés sur les trottoirs.
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Oh, comme j’aimerais savoir déjà le titre du dernier livre que j’ouvrirai.

10/01/2020 – Paris sera toujours Paris, écrivent-ils dans ces guides de voyage qu’ils rééditent pourtant tous les six mois.
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Le passage à l’an 2020 m’aura laissé un souvenir impérissable – des acouphènes, notamment.
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Il se pose en autodidacte comme s’il avait lui-même réinventé jusqu’au mot autodidacte.

09/01/2020 – Qui ne dit mot consent : voilà une expression qui me laisse perplexe. Au vrai, je ne suis pas du tout d’accord. Vous comprendrez que je tienne à le dire.
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Lui furent rendus les honneurs qui de bon droit lui revenaient. À commencer par les doigts.
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Diable ! Déjà janvier fuse comme une balle, bientôt février arrivera suivi de ses furies, et je n’ai pas mangé la moindre raclette depuis le début de l’hiver, la moindre fondue, la moindre tartiflette. Il va falloir prendre des mesures draconiennes.

08/01/2020 – Ce qui paralyse, quand on habite depuis un certain temps dans le même appartement, c’est la pensée qu’un meilleur ami habite peut-être un ou deux étages au-dessus sans le savoir. Et l’amour, peut-être, au bout du couloir.
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Il s’était mis en tête d’écrire une longue saga naturaliste mais, son stylo fuyant, il se borna à composer quelques aphorismes qui firent tache dans le paysage littéraire.
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Et, en dessert, un petit baobab au rhum.

07/01/2020 – C’est plus fort que moi. Quand pour la troisième fois en une heure on me complimente au sujet de ma chemise, je ne peux m’empêcher de contrôler mon pantalon, mes chaussures, mes cheveux.
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D’humeur badine, le pâtissier glissa dans la galette non pas une fève mais un galet.
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Salle d’attente qui porte mal son nom, puisque le médecin met un point d’honneur à ne pas vous faire patienter plus de quelques secondes avant de vous prendre en charge.

06/01/2020 – La musique folklorique de mon quartier fait la part belle aux klaxons et aux crissements de pneu.
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Ces jours-ci d’ailleurs, dans mon quartier, plus que le début d’une simple année, on fête la décennie qui commence. Pétards, feux de Bengale, on ne lésine pas sur les explosions. Une nouvelle décennie, ça n’arrive que tous les dix ans, alors on en profite. On fête ça comme si c’était la dernière.
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En outre, on accueille volontiers les étrangers à nos fêtes populaires. Chacun viendra avec son instrument, ses rythmes, sa joie et sa mélancolie. Miracle de la spontanéité. C’est toujours une grande émotion que d’entendre la police honorer nos kermesses de ses sirènes.

05/01/2020 – Apprenant que les dés étaient pipés, l’on voulut conclure l’affaire à pile ou face. Or la pièce s’avéra déséquilibrée, aussi décidâmes-nous de jouer le tout à la courte paille. Peine perdue, puisque à notre grande surprise certaines pailles étaient plus longues que les autres.
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Querelles de clocher jusque chez les païens.
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D’année en année ça se confirme, je suis destiné à piétiner mes bonnes résolutions autour du 4 ou 5 janvier.

04/01/2020 – Existe-t-elle seulement, la paire de lunettes conçue à la jauge de mon regard qui enfin me permettra de ne plus voir le monde si flou, si trouble ?
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Pleurer des larmes de kangourou, des larmes de koala.
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Après avoir expérimenté une version participative de la démocratie, la nature à son tour semble tentée par l’autoritarisme.

03/01/2020 – Un imposteur aussi, ce magicien sifflé par les spectateurs. On voulait voir des lapins sortir du chapeau, des colombes à la limite. Assurément pas une licorne.
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Ces pauvres, pauvres riches.
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Regarder les étoiles, ou l’art d’être vu sans voir.

02/01/2020 – La supercherie durait depuis des années. Ce ventriloque parlait en fait avec les genoux.
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Je cours néanmoins infiniment plus vite que le guépard empaillé.
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Avoir raison, avoir tort. Question d’axiomatique.

01/01/2020 – Le sang du Christ, un vin qui depuis le temps a tourné au vinaigre.
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Parlant de quoi, ma bonne résolution : goûter deux mille vins.
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Ainsi la nouvelle année aura-t-elle débuté à 15h55.